{"id":1837,"date":"2011-02-01T12:00:00","date_gmt":"2011-02-01T11:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.oikonomia.it\/?post_type=articolo&#038;p=1837"},"modified":"2026-04-12T12:20:14","modified_gmt":"2026-04-12T10:20:14","slug":"marie-joseph-lagrange-exegete-dominicain","status":"publish","type":"articolo","link":"https:\/\/www.oikonomia.it\/en\/2011\/febbraio\/marie-joseph-lagrange-exegete-dominicain\/","title":{"rendered":"Marie-Joseph Lagrange, ex\u00e9g\u00e8te, dominicain"},"content":{"rendered":"<p>La question du thomisme du p\u00e8re Marie-Joseph Lagrange ayant \u00e9t\u00e9 r\u00e9gl\u00e9e une fois pour toutes par le p\u00e8re Bernard Montagnes,<sup>1<\/sup>\u00a0un article sur la sp\u00e9cificit\u00e9 dominicaine de la d\u00e9marche intellectuelle du fondateur de l&#8217;\u00c9cole biblique pourrait para\u00eetre l&#8217;exercice insignifiant d&#8217;un hagiographe inexp\u00e9riment\u00e9. Lagrange, expuls\u00e9 de France en tant que religieux (30 octobre 1880), fut form\u00e9 \u00e0 Salamanque dans la plus jalouse tradition dominicaine. Il \u00e9crira dans ses\u00a0<em>Souvenirs<\/em>\u00a0: \u00ab Le fond de l&#8217;enseignement \u00e9tait la\u00a0<em>Somme<\/em>\u00a0de saint Thomas, \u00e9tudi\u00e9e dans son texte, question apr\u00e8s question, article par article (.). Que, si la lettre \u00e9tait parfois difficile, le commentaire de Cajetan dans l&#8217;\u00e9dition de saint Pie V qu&#8217;on trouvait facilement en Espagne, se plaisait \u00e0 faire ressortir l&#8217;embarras du lecteur, l&#8217;objection d&#8217;Aureolus ou de Scot, pour mettre en lumi\u00e8re, par une distinction pr\u00e9cise, la justesse de l&#8217;expression (.). .mon \u00e9rudition thomiste ne s&#8217;\u00e9tendit pas beaucoup au-del\u00e0 de lui (Cajetan), c&#8217;est-\u00e0-dire au-del\u00e0 de saint Thomas lui-m\u00eame, \u00e9tudi\u00e9 avec cet interpr\u00e8te si intelligent.<sup>2<\/sup>\u00bb On pourrait d\u00e9j\u00e0 remarquer comment le principe d&#8217;interpr\u00e9tation-m\u00e9diation est \u00e0 l&#8217;ouvre dans cette reconstruction tardive (1932) des d\u00e9buts de sa formation th\u00e9ologique, mais il nous faut d&#8217;abord revenir aux conclusions auxquelles aboutit le p\u00e8re Montagnes, pour appr\u00e9cier \u00e0 quel point une recherche pouss\u00e9e au-del\u00e0 des d\u00e9clarations de principe ne peut mener qu&#8217;\u00e0 des r\u00e9sultats assez minces. Montagnes conclut en faisant ressortir trois traits caract\u00e9ristiques que Lagrange a h\u00e9rit\u00e9 du thomisme.<sup>3<\/sup>\u00a0D&#8217;abord le thomisme fut pour Lagrange une\u00a0<em>\u00e9cole de rigueur<\/em>. A c\u00f4t\u00e9 des souvenirs scolaires,<\/p>\n<p>Montagnes reprend les propos de 1896: \u00ab Il serait temps &#8211; \u00e9crivait Lagrange &#8211; de faire p\u00e9n\u00e9trer en ex\u00e9g\u00e8se les nettes et fortes conceptions de la scolastique. Je ne regrette pas de l&#8217;avoir fait, je voudrais seulement le mieux faire, et je suis persuad\u00e9 que l&#8217;opposition \u00e0 la bonne ex\u00e9g\u00e8se ne viendra jamais des grands th\u00e9ologiens.<sup>4<\/sup>\u00a0\u00bb En deuxi\u00e8me lieu, le thomisme fut pour l&#8217;ex\u00e9g\u00e8te une\u00a0<em>\u00e9cole de libert\u00e9<\/em>. Sous le r\u00e8gne du pape L\u00e9on XIII et de l&#8217;encyclique\u00a0<em>Aeterni Patris<\/em>, Lagrange put d\u00e9clarer qu&#8217;en lisant saint Thomas il avait d\u00e9couvert une \u00ab charte de libert\u00e9 et de progr\u00e8s.<sup>5<\/sup>\u00a0\u00bbNous savons combien cette d\u00e9couverte lui co\u00fbta par la suite. Troisi\u00e8me point : la pens\u00e9e de saint Thomas, surtout celle qui s&#8217;exprime dans ses commentaires de l&#8217;\u00c9criture sainte, fut pour le p\u00e8re Lagrange une v\u00e9ritable\u00a0<em>\u00e9cole de sagesse<\/em>. D&#8217;un c\u00f4t\u00e9, le docteur d&#8217;Aquin offrait une admirable synth\u00e8se entre lecture litt\u00e9rale, anagogique et spirituelle de la Bible, de l&#8217;autre, il avait eu le courage du doute, quand une question lui paraissait ouverte \u00e0 la discussion. Il faut bien s\u00fbr replacer les textes \u00e0 partir desquels Montagnes tire ses conclusions dans les temps troubl\u00e9s des d\u00e9buts du XX\u00e8me si\u00e8cle, entre le thomisme \u00ab ouvert \u00bb de L\u00e9on XIII et les vingt-quatre th\u00e8ses thomistes de l&#8217;\u00e9poque de Pie X : un vrai \u00ab carcan, \u00bb pour reprendre les mots du p\u00e8re Montagnes.<sup>6<\/sup>\u00a0Mais nul n&#8217;est dupe : le caract\u00e8re si g\u00e9n\u00e9ral de ces trois stigmates du \u00ab thomisme \u00bb de Lagrange ne se comprend que si l&#8217;horizon de la th\u00e9ologie catholique et du thomisme co\u00efncident presque parfaitement. En d&#8217;autres termes, si le p\u00e8re Lagrange avait \u00e9t\u00e9 Augustin et sectateur de l&#8217;augustinisme on l&#8217;aurait probablement d\u00e9crit de la m\u00eame fa\u00e7on. Mis \u00e0 part le refus de l&#8217;all\u00e9gorisme anarchique (<em>cum omnes sensus fundentur super unum, scilicet litteralem, ex quo solo potest trahi argumentum, non autem ex his quae secundum allegoriam dicuntur, ut dicit Augustinus.\u00a0<\/em>STh I,1,10) et les emprunts \u00e0 la\u00a0<em>lectura<\/em>\u00a0thomasienne (de l&#8217;\u00e9p\u00eetre aux Romains surtout), il est \u00e9vident que le concept de\u00a0<em>sensus historicus<\/em>\u00a0de saint Thomas (et des thomistes de l&#8217;\u00e9poque) ne correspondait que tr\u00e8s superficiellement \u00e0 l&#8217;id\u00e9e du p\u00e8re Lagrange.<sup>7<\/sup><\/p>\n<p>Les conclusions de Bernard Montagnes nous disent tout ce qu&#8217;il y aurait \u00e0 dire du \u00ab dominicanisme \u00bb culturel du P\u00e8re Lagrange. C&#8217;est de ce sens tr\u00e8s large de l&#8217;h\u00e9ritage thomiste et, en m\u00eame temps, d&#8217;une conscience tr\u00e8s aigu\u00eb de l&#8217;autonomie de la recherche scientifique qu&#8217;on pourrait faire d\u00e9river la phrase que Lagrange pronon\u00e7a devant les autorit\u00e9s consulaires et religieuses de J\u00e9rusalem lors de l&#8217;inauguration de son\u00a0<em>\u00c9cole pratique des hautes \u00e9tudes bibliques<\/em>, le 15 novembre 1890 : \u00ab J&#8217;ajoute, sans aucun embarras, qu&#8217;il n&#8217;\u00e9tait nullement n\u00e9cessaire que cette ouvre fut dominicaine, et je reconnais, sans fausse modestie, qu&#8217;elle aurait pu \u00eatre confi\u00e9e \u00e0 des mains plus dignes.<sup>8<\/sup>\u00bb Il ne s&#8217;agissait pas seulement, nous croyons, de m\u00e9nager les susceptibilit\u00e9s des autres communaut\u00e9s religieuses plus anciennes, puisque le p\u00e8re Lagrange ne s&#8217;abstint pas de rappeler pourquoi il voulait son \u00e9cole catholique et, bien s\u00fbr, fran\u00e7aise. C&#8217;est que sa formation viennoise et la connaissance qu&#8217;il avait des enjeux historiques et th\u00e9ologiques le poussaient \u00e0 consid\u00e9rer son \u00e9cole comme h\u00e9riti\u00e8re \u00e0 la fois de la grande ex\u00e9g\u00e8se des P\u00e8res de l&#8217;\u00c9glise indivise, des \u00e9coles critiques des\u00a0<em>correctoria<\/em>\u00a0et de la Renaissance, plut\u00f4t que du Moyen-\u00e2ge, dont la gloire serait \u00ab d&#8217;avoir aim\u00e9 l&#8217;ordre avec passion. \u00bb Cons\u00e9quence : apr\u00e8s avoir expos\u00e9 les classements th\u00e9ologiques des \u00e9p\u00eetres pauliniennes propos\u00e9s par saint Thomas, il ajoute : \u00ab Saint Paul a-t-il song\u00e9 \u00e0 tout cela ? J&#8217;avoue que j&#8217;en doute, et je ne vois pas bien le grand Ap\u00f4tre (.) ex\u00e9cutant un plan con\u00e7u \u00e0 l&#8217;avance avec la m\u00eame r\u00e9gularit\u00e9 que la somme th\u00e9ologique.<sup>9<\/sup>\u00bb Le foss\u00e9 est creus\u00e9 entre une th\u00e9ologie syst\u00e9matique et la recherche positive. Proposait-il une communaut\u00e9 de savants \u00e0 la place d&#8217;une communaut\u00e9 religieuse ? Il est bien vrai que, surtout dans la deuxi\u00e8me partie du XX\u00e8me si\u00e8cle, le Couvent de Saint-\u00c9tienne a fini par ressembler plus \u00e0 un campus universitaire qu&#8217;\u00e0 un lieu d&#8217;observance dominicaine. Cela est d\u00fb surtout \u00e0 l&#8217;absence d&#8217;un statut universellement reconnu pour la Ville sainte, qui oblige par p\u00e9riodes les \u00e9l\u00e8ves de l&#8217;\u00c9cole biblique et les utilisateurs de sa biblioth\u00e8que \u00e0 se refugier dans les deux hectares et demi du Couvent, mais aussi au caract\u00e8re de la fondation du p\u00e8re Lagrange : l&#8217;univers biblique et ses environs dessinent la cl\u00f4ture de Saint-\u00c9tienne plus que tout espace\u00a0<em>effatus<\/em>\u00a0par le Droit canon. Au cour de cette topographie de l&#8217;intelligence se trouve une communaut\u00e9 dominicaine avec sa continuit\u00e9 institutionnelle et sa structure d\u00e9mocratique. Le\u00a0<em>Conventus<\/em>\u00a0est, du point de vue de l&#8217;arriv\u00e9e, ce que le\u00a0<em>comitium<\/em>\u00a0est du point de vue du d\u00e9part : se retrouver dans un espace commun, ayant suivi un appel, pour partager la vie.<sup>10<\/sup>\u00a0Mais nous savons que le\u00a0<em>convenire<\/em>\u00a0dominicain n&#8217;aboutit pas \u00e0 une abbaye au sommet d&#8217;une montagne, mais \u00e0 un territoire circonscrit (une\u00a0<em>provincia<\/em>) o\u00f9 les fr\u00e8res m\u00e8nent une existence \u00e0 la fois retir\u00e9e et itin\u00e9rante, en contemplation et au service de la Parole de vie. Nous savons aussi que le d\u00e9sert du dominicain, sa Th\u00e9ba\u00efde, est l&#8217;esprit d\u00e9chir\u00e9 d&#8217;un gnostique converti \u00e0 l&#8217;incarnation de la lumi\u00e8re. S&#8217;il fut ob\u00e9issant, mais in\u00e9branlable au moment terrible de la pers\u00e9cution eccl\u00e9siastique, affaire trop complexe et connue pour que nous en parlions ici,<sup>11<\/sup>\u00a0souvent le p\u00e8re Lagrange dut se pencher sur l&#8217;ab\u00eeme ouvert par cette d\u00e9chirure. Encore novice prof\u00e8s, aux commencements de ses \u00e9tudes th\u00e9ologiques dans l&#8217;Ordre, il se demandait : \u00ab N&#8217;est-ce pas renoncer \u00e0 l&#8217;union (avec Dieu) que de mettre toute l&#8217;activit\u00e9 de l&#8217;\u00e2me dans les recherches de l&#8217;intelligence ?<sup>12<\/sup>\u00bb Ces sont les doutes qui hantent tout jeune th\u00e9ologien, et le fr\u00e8re Marie-Joseph avait \u00e9t\u00e9 exempt\u00e9 des \u00e9tudes philosophiques ! Mais il en parle cinquante ans apr\u00e8s comme d&#8217;une agonie. Plus tard, trois ans apr\u00e8s la fondation de l&#8217;\u00c9cole biblique, eut lieu ce fameux voyage au Sina\u00ef, dont Lagrange se souviendra toute la vie comme d&#8217;un cauchemar. Ses souvenirs<sup>13<\/sup>\u00a0se plairont \u00e0 attribuer \u00e0 une blessure mal soign\u00e9e la d\u00e9pression \u00e0 la fois physique et morale qui le saisit pendant ce voyage, mais la raison en \u00e9tait diff\u00e9rente. Si les vall\u00e9es abruptes du d\u00e9sert lui permettaient de placer en lieu propre de nombreux d\u00e9tails du Pentateuque et surtout cette r\u00e9v\u00e9lation si absolue de l&#8217;unicit\u00e9 de Dieu, il lui \u00e9tait impossible d&#8217;imaginer la vie du peuple \u00e9lu dans les termes de ces m\u00eames \u00e9crits : trop nombreux et bien organis\u00e9 pour survivre dans ces solitudes meurtri\u00e8res. Il fut donc oblig\u00e9 d&#8217;admettre un fond de v\u00e9rit\u00e9 aux th\u00e9ories de ceux qui voyaient plusieurs documents \u00e0 l&#8217;origine de la r\u00e9daction actuelle du Pentateuque et une histoire \u00e9crite suivant les genres litt\u00e9raires d&#8217;une culture orientale ancienne. La d\u00e9pression qui s&#8217;empara de ce\u00a0<em>defensor fidei<\/em>\u00a0contraint \u00e0 admettre la justesse des th\u00e9ories \u00e9chafaud\u00e9es dans les universit\u00e9s allemandes ne fut que le commencement de ses difficult\u00e9s. Mais il est bon de savoir que son esprit avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 l&#8217;endurance dans la fournaise d&#8217;une r\u00e9flexion secr\u00e8te : \u00ab Je r\u00e9solus de r\u00e9fl\u00e9chir sur ces pens\u00e9es sans en rien manifester d&#8217;abord.<sup>14<\/sup>\u00bb Un troisi\u00e8me passage douloureux fut le d\u00e9part du p\u00e8re Paul (\u00c9douard) Dhorme, directeur de l&#8217;\u00c9cole e de la\u00a0<em>Revue biblique<\/em>. Les biographes connaissent les raisons de cette d\u00e9cision,<sup>15<\/sup>\u00a0mais, en cette ann\u00e9e 1931, ni les autorit\u00e9s de l&#8217;Ordre ni Lagrange n&#8217;\u00e9taient au courant des vraies intentions du p\u00e8re Dhorme. Soup\u00e7onnant quelque chose, toutefois, Lagrange \u00e9crivait au provincial R. Louis : \u00ab Je voudrais pouvoir conclure \u00e0 une figure de caprice passager, mais je crains bien que ce ne soit l&#8217;aboutissement d&#8217;une longue crise intellectuelle int\u00e9rieure.<sup>16<\/sup>\u00bb La nature de cette crise avait chang\u00e9 l&#8217;identit\u00e9 de l&#8217;\u00c9cole, \u00e9crivait-il au Ma\u00eetre de l&#8217;Ordre S. Gillet : \u00ab Peut-\u00eatre qu&#8217;en somme la raison de fond du P. Dhorme &#8211; et ce serait une raison de haute conscience, digne de tout respect &#8211; c&#8217;est que, n&#8217;ayant pas de go\u00fbt pour les livres inspir\u00e9s ni pour l&#8217;arch\u00e9ologie, il ne veut pas \u00eatre plus longtemps directeur d&#8217;une \u00c9cole biblique et arch\u00e9ologique. C&#8217;est d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent qu&#8217;il serait urgent de reprendre la direction primitive.<sup>17<\/sup>\u00bb Pour l&#8217;aider, Gillet ordonna qu&#8217;on envoie \u00e0 l&#8217;\u00c9cole, entre autres, les fr\u00e8res A.-J. Festugi\u00e8re et P. Benoit, mais il ordonna aussi une reprise de l&#8217;observance r\u00e9guli\u00e8re et que l&#8217;\u00c9cole devienne : \u00ab biblique d&#8217;abord, et arch\u00e9ologique ensuite.<sup>18<\/sup>\u00bb Quelques ann\u00e9es apr\u00e8s, Lagrange quitta J\u00e9rusalem pour Saint-Maximin, o\u00f9 il mourut le 10 mars 1938. L&#8217;affaire Dhorme avait refait surface \u00e0 la fin de l&#8217;ann\u00e9e 1937. Le p\u00e8re Lagrange avait r\u00e9dig\u00e9 une recension de\u00a0<em>L&#8217;\u00e9volution religieuse d&#8217;Isra\u00ebl<\/em>\u00a0r\u00e9cemment publi\u00e9e par Dhorme. Bien que s\u00e9v\u00e8re, cette recension avait \u00e9t\u00e9 interdite de publication, \u00e0 cause de la\u00a0<em>damnatio memoriae<\/em>\u00a0qui avait frapp\u00e9 l&#8217;ancien dominicain, devenu professeur \u00e0 l&#8217;\u00c9cole des hautes \u00e9tudes et futur membre du Coll\u00e8ge de France. Lagrange sollicite ainsi le p\u00e8re M. Cordovani : \u00ab Ce n&#8217;est pas \u00e0 mon \u00e2ge que je voudrais d\u00e9mentir ma ferme r\u00e9solution de pratiquer toujours l&#8217;ob\u00e9issance la plus enti\u00e8re et la plus filiale. Mais je me demande s&#8217;il n&#8217;y aurait pas une voie l\u00e9gitime de solliciter tr\u00e8s modestement un examen en vue de l&#8217;impression d&#8217;une recension uniquement consacr\u00e9e \u00e0 la d\u00e9fense de la v\u00e9rit\u00e9 surnaturelle.<sup>19<\/sup>\u00bb Respect, ob\u00e9issance, souci de la v\u00e9rit\u00e9, libert\u00e9 de discussion, ironie et, au fond, nostalgie pour un ancien confr\u00e8re avec qui il voudrait continuer le dialogue : voil\u00e0 ce qui ressort de ces quelques lignes d&#8217;un homme qui semble d\u00e9j\u00e0 fixer les yeux sur la v\u00e9rit\u00e9 surnaturelle.<\/p>\n<p>Dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XIX\u00e8me si\u00e8cle, l&#8217;Ordre des Pr\u00eacheurs avait \u00e9t\u00e9 reconstitu\u00e9 en France et en Europe dans le courant de ce qu&#8217;on appelait sans g\u00eane la \u00ab restauration. \u00bb Pour beaucoup de catholiques et de religieux de l&#8217;\u00e9poque ce fut une r\u00eaverie n\u00e9o-gothique : une fa\u00e7on de fermer les yeux devant le spectacle\u00a0<em>fascinans et tremendum<\/em>\u00a0de la modernit\u00e9. Tr\u00e8s forte \u00e9tait alors la tentation de s&#8217;engager sur un chemin \u00e0 rebours vers un Moyen-\u00e2ge qu&#8217;on imaginait peupl\u00e9 seulement de saints guerriers, mystiques et savants. Ce courant n&#8217;\u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 qu&#8217;un mouvement assez superficiel. Les jeunes dominicains de la fin du si\u00e8cle savaient que la vraie \u00ab restauration \u00bb devait retrouver l&#8217;optimisme gnos\u00e9ologique des si\u00e8cles \u00ab chr\u00e9tiens, \u00bb m\u00fbri par une nouvelle approche des sciences humaines. Il s&#8217;agissait de r\u00e9affirmer la pleine confiance dans la raison \u00e9clair\u00e9e par la foi : la\u00a0<em>veritas<\/em> divine luit autant dans la Bible que dans le livre de la nature. Les th\u00e9ologiens dominicains du XX\u00e8me si\u00e8cle ont\u00a0bien vu que Lagrange incarnait, \u00e0 sa mani\u00e8re \u00ab historique, \u00bb l&#8217;esprit de la\u00a0<em>Summa contra Gentiles<\/em>\u00a0: la recherche de la v\u00e9rit\u00e9 est \u00e0 l&#8217;origine de tout dialogue entre les cultures. Elle d\u00e9passe, si n\u00e9cessaire, m\u00eame les bornes de l&#8217;apolog\u00e9tique. Un passage de la \u00ab Note pour le second tirage \u00bb de\u00a0<em>La m\u00e9thode historique<\/em>\u00a0en r\u00e9sume l&#8217;esprit : \u00ab Aucun ex\u00e9g\u00e8te catholique ne peut avoir la pr\u00e9tention de se soustraire au jugement dogmatique de l&#8217;\u00c9glise ; mais aucune autorit\u00e9 ne peut soustraire nos productions, pour leur partie scientifique, au jugement des hommes comp\u00e9tents, ni emp\u00eacher que ce verdict soit exploit\u00e9 contre l&#8217;\u00c9glise, s&#8217;il constate une r\u00e9elle insuffisance.<sup>20<\/sup>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><sup>1<\/sup>\u00a0B. MONTAGNES, &#8220;Le thomisme du P\u00e8re Lagrange&#8221;, in C.-J. PINTO DE OLIVEIRA (\u00e9d.),\u00a0<em>Ordo Sapienti\u00e6 et Amoris. Image et message de saint Thomas d&#8217;Aquin \u00e0 travers les r\u00e9centes \u00e9tudes historiques, herm\u00e9neutiques et doctrinales. Hommage au professeur Jean-Pierre Torrel op \u00e0 l&#8217;occasion de son 65e anniversaire<\/em>, Fribourg (CH), \u00c9ditions Universitaires, 1993, 487-508.<\/p>\n<p><sup>2<\/sup>\u00a0M.-J. LAGRANGE,\u00a0<em>Souvenirs personnels. Le p\u00e8re Lagrange au service de la Bible<\/em>, Paris, Cerf, 1967, 283.<\/p>\n<p><sup>3<\/sup>\u00a0B. MONTAGNES, &#8220;Le thomisme du P\u00e8re Lagrange&#8221;, cit., 505-507.<\/p>\n<p><sup>4<\/sup>\u00a0M.-J. LAGRANGE, &#8220;L&#8217;inspiration et les exigences de la critique&#8221;, in\u00a0<em>Revue Biblique<\/em>\u00a05 (1896) 496-518, 498.<\/p>\n<p><sup>5<\/sup>\u00a0M.-J. LAGRANGE, &#8220;Bulletin. L&#8217;interpr\u00e9tation de la Sainte \u00c9criture par l&#8217;\u00c9glise&#8221;, in\u00a0<em>Revue Biblique<\/em>\u00a09 (1900) 135-142, 136.<\/p>\n<p><sup>6<\/sup>\u00a0B. MONTAGNES, &#8220;Le thomisme du P\u00e8re Lagrange&#8221;, 507. L&#8217;article cit\u00e9 montre admirablement que le p\u00e8re Chenu et les autres th\u00e9ologiens dominicains du XX\u00e8me si\u00e8cle prirent l&#8217;ouvre de Lagrange comme mod\u00e8le de m\u00e9thode pour leur travail de lecture et actualisation de la tradition thomiste.<\/p>\n<p><sup>7<\/sup>\u00a0Cf. M.-J. LAGRANGE,\u00a0<em>La m\u00e9thode historique, surtout \u00e0 propos de l&#8217;Ancien Testament<\/em>\u00a0(\u00c9tudes bibliques 1), Paris, Gabalda, 1903, 190. La question est complexe, mais il est \u00e9vident que tout tourne autour du mot\u00a0<em>fundatur<\/em>\u00a0de saint Thomas. Prenons un cas classique, qui fut la cause de bien des souffrances pour le p\u00e8re Lagrange. Mo\u00efse, selon le sens historique-litt\u00e9ral de la tradition, relate en Ex 14-15 le passage de la Mer des Roseaux et la mort dans ses eaux de Pharaon et des soldats \u00e9gyptiens. Fond\u00e9 sur cet \u00e9v\u00e9nement, con\u00e7u comme r\u00e9el, le sens all\u00e9gorique (<em>secundum quod ea quae in Christo sunt facta<\/em>) permet d&#8217;y voir l&#8217;annonce du passage du Christ (<em>pessach &#8211; pascha<\/em>) de la mort \u00e0 la vie et sa victoire sur les forces du mal (Jn 13,1) ; le sens moral conduit \u00e0 y d\u00e9cerner le mod\u00e8le du bapt\u00eame (1 Co 10,1-2) et d&#8217;une vie lib\u00e9r\u00e9e des idoles et des contraintes du vice (Col 1,13-14) ; le sens anagogique (<em>ea quae sunt in aeterna gloria<\/em>) perce au-del\u00e0 d&#8217;un firmament aquatique le chemin vers la Patrie c\u00e9leste (Ap 15,1-3). Dans ce cadre, tout biblique au premier sens du mot, le syntagme<em>\u00a0litteralis seu historicus<\/em>\u00a0signifie que le r\u00e9cit d&#8217;Ex 14-15 est \u00e0 lire selon la lettre comme description d&#8217;un \u00e9v\u00e9nement prodigieux, une nouvelle cr\u00e9ation, premi\u00e8re intervention d&#8217;une divinit\u00e9 qui veut le salut \u00e9ternel de ses fils. Une philosophie ouverte au surnaturel nous dit que cela est possible, la th\u00e9ologie d\u00e9couvre la\u00a0<em>convenientia<\/em>, l&#8217;harmonie admirable du plan divin. Soumis \u00e0 une analyse historique au sens moderne du terme, la r\u00e9cit du passage de la mer se heurte \u00e0 plusieurs difficult\u00e9s : entre le Delta du Nil et le Sina\u00ef n&#8217;y a pas de mer ; aucun des Pharaons qu&#8217;on peut imaginer contemporains de Mo\u00efse n&#8217;est mort noy\u00e9 ; si tous des juifs sortis d&#8217;\u00c9gypte au nombre de \u00ab six cent mille hommes de pied, sans compter leurs familles \u00bb (Ex 12,37) avaient march\u00e9 l&#8217;un apr\u00e8s l&#8217;autre, \u00e0 la sortie du dernier le premier aurait franchi les portes de Damas. Une solution imm\u00e9diate du probl\u00e8me fut de consid\u00e9rer la narration comme description hyperbolique d&#8217;un \u00e9v\u00e9nement r\u00e9el : l&#8217;arch\u00e9ologie et l&#8217;\u00e9pigraphie fournissaient nombre d&#8217;exemples de cette coutume. Donc : la Mer \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 un marais pas si difficile \u00e0 franchir en temps de s\u00e9cheresse ; \u00e0 la place du Pharaon et de ses arm\u00e9es on peut imaginer un lieutenant avec quelques gardes-fronti\u00e8res ; dans une premi\u00e8re \u00e9dition du texte, &#8216;<em>eleph<\/em>\u00a0ne signifiait pas millier mais, au sens \u00e9tymologique, bouf, comme indicatif d&#8217;un groupe familial. Six cent familles qui franchissent des marais, vainement poursuivies par une garnison de gendarmes, paraissait \u00eatre un miracle raisonnable, toujours capable de soutenir les lectures th\u00e9ologiques des auteurs chr\u00e9tiens. Cette th\u00e9orie pr\u00e9voyait d&#8217;abord une certaine distance chronologique entre les faits et leur narration, mais aussi l&#8217;existence probable de diff\u00e9rentes r\u00e9dactions du m\u00eame r\u00e9cit ou d&#8217;un collage de r\u00e9cits diff\u00e9rents du m\u00eame \u00e9v\u00e9nement. En lisant les notes de la BJ \u00e0 Ex 14, par exemple, on retrouve des traces de cette vision du probl\u00e8me historique. Mais la note en Ex 14,15ss ouvre une autre perspective : et si toute cette histoire d&#8217;eaux et de massacres n&#8217;\u00e9tait qu&#8217;une r\u00e9troprojection de l&#8217;entr\u00e9e en Canaan (Jos 3-4) ? On peut aller plus loin : et si elle avait \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue \u00e0 un moment o\u00f9 les int\u00e9r\u00eats politiques des narrateurs (les pr\u00eatres de J\u00e9rusalem) les \u00e9loignaient de l&#8217;\u00c9gypte et les attiraient vers quelque puissance de l&#8217;est (babyloniens, persans, S\u00e9leucides, n&#8217;importe qui mais vivant plusieurs si\u00e8cles apr\u00e8s Mo\u00efse) ? Dans cette perspective, le\u00a0<em>fundatur<\/em>\u00a0se r\u00e9duit \u00e0 une typologie litt\u00e9raire : la narration, en tant que rassemblement de mots, fournit une imagerie susceptible de placer la r\u00e9surrection du Christ, le bapt\u00eame et l&#8217;exode vers le ciel dans une tradition qui croyait r\u00e9el le passage de la Mer des Roseaux et y attachait des significations ethno-po\u00ef\u00e9tiques. Mince r\u00e9colte pour la th\u00e9ologie, d&#8217;autant plus qu&#8217;il serait facile de dire les m\u00eames choses de la r\u00e9surrection de J\u00e9sus ou de la vie \u00e9ternelle. On comprend la raideur de deux d\u00e9clarations de la Commission Biblique Pontificale au d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle :\u00a0<em>De narrationibus specietenus tantum historicis<\/em>\u00a0(23 juin 1905), ASS 38 (1905-06) 124 ;\u00a0<em>De mosaica authentia Pentateuchi<\/em>\u00a0(27 juin 1906), ASS 39 (1906) 377.<\/p>\n<p><sup>8<\/sup>\u00a0Fascicule :\u00a0<em>Couvent des P\u00e8res Dominicains de Saint \u00c9tienne, J\u00e9rusalem, Ouverture de l&#8217;\u00c9cole Pratique d&#8217;\u00c9tudes Bibliques<\/em>, J\u00e9rusalem, Imprimerie des PP. Franciscains, 1890, 15.<\/p>\n<p><sup>9<\/sup>\u00a0<em>Ibid<\/em>. 10-11. Dans le discours qui suivit, et qui a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans le m\u00eame fascicule, le p\u00e8re Paul S\u00e9journ\u00e9 dessina quand m\u00eame une histoire synth\u00e9tique des \u00e9tudes bibliques et orientales dans l&#8217;Ordre des Pr\u00eacheurs, du XIII\u00e8me au XIX\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<p><sup>10<\/sup>\u00a0Cf. P. GARUTI, &#8220;La Bibbia e la comunit\u00e0 generante&#8221;, in\u00a0<em>La Bibbia di Gerusalemme<\/em>, Bologne, EDB, 2009, VII-XI.<\/p>\n<p><sup>11<\/sup>\u00a0Cf. B. MONTAGNES (\u00e9d.),\u00a0<em>Ex\u00e9g\u00e8se et ob\u00e9issance. Correspondance Cormier-Lagrange<\/em>\u00a0(1904-1916) (Etudes bibliques, N.S. 11), Paris, Gabalda, 1989.<\/p>\n<p><sup>12<\/sup>\u00a0M.-J. LAGRANGE,\u00a0<em>Souvenirs personnels<\/em>, 284.<\/p>\n<p><sup>13<\/sup>\u00a0Ibid. 53-56.<\/p>\n<p><sup>14<\/sup>\u00a0Ibid. 56.<\/p>\n<p><sup>15<\/sup>\u00a0Cf. B. MONTAGNES,\u00a0<em>Marie-Joseph Lagrange. Une biographie critique<\/em>, Paris, Cerf, 2004.<\/p>\n<p><sup>16<\/sup>\u00a0AGOP XI, 66200.<\/p>\n<p><sup>17<\/sup>\u00a0AGOP XI, 66000.<\/p>\n<p><sup>18<\/sup>\u00a0AGOP XI 65200.<\/p>\n<p><sup>19<\/sup>\u00a0Lettre du 30 janvier 1938, donn\u00e9e \u00e0 l&#8217;Ordre par le pape Paul VI et publi\u00e9e in\u00a0<em>Revue des sciences philosophiques et th\u00e9ologiques<\/em>\u00a078 (1994) 25-26.<\/p>\n<p><sup>20<\/sup>\u00a0M.-J. LAGRANGE,\u00a0<em>La m\u00e9thode historique<\/em>\u00a0(second tirage), XVIII. Cette phrase n&#8217;\u00e9chappa point \u00e0 la censure du canoniste B. Ojetti sj : R\u00e9ponse \u00e0 l&#8217;archev\u00eaque de Sienne, cf. M.-J. LAGRANGE,\u00a0<em>Souvenirs personnels<\/em>, 364.<\/p>","protected":false},"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_lmt_disableupdate":"","_lmt_disable":""},"autori":[1037],"fascicolo":[168],"class_list":["post-1837","articolo","type-articolo","status-publish","hentry","autori-paolo-garuti","fascicolo-febbraio-2011"],"acf":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v28.0 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Oikonomia - Marie-Joseph Lagrange, ex\u00e9g\u00e8te, dominicain<\/title>\n<meta name=\"description\" content=\"Leggi l&#039;articolo a cura di Paolo Garuti, pubblicato nel numero di Febbraio 2011. 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