Nous venons à peine de fêter les 50 ans du traité de Rome, abondamment
commenté dans les journaux et revues. Cela amène à réfléchir en amont à
ce qui a rendu possible le Traité de 1957. De mon point de vue,
originaire d’une ville – Bruges, Belgique - qui abrite le premier
Collège d’Europe, comptant parmi mes amis son premier recteur, un
fédéraliste Européen de haut vol, vivant par la suite pendant longtemps
à Bruxelles près du quartier où siège la Commission, vivant dans un pays
au sentiment pro-européen fort développé, j’ai toujours eu un a-priori
presque affectif avec l’Europe en train de se faire. Elle correspond à
l’idée que l’Europe est une grande aventure ‘moderne’, porteuse d’avenir,
et un défi moral. Voilà très brièvement quant à ma biographie et mon
rapport aux valeurs qui disent une part de l’intérêt émotionnel aussi
que je trouve au sujet.
Cet essai veut néanmoins manifester une approche plus distanciée,
scientifique de type sociologique, et plus précisément de mise en
perspective sociologique de l’histoire la naissance de l’Europe unie,
utilisant comme entrée le parcours biographique de celui qui l’on
considère souvent comme le véritable père fondateur de la construction
européenne : le français Jean Monnet. La question de fond que je me pose
est: l’Europe, se serait-elle faite sans Jean Monnet ? Dans cette énorme
entreprise collective, peut-on penser qu’un homme ait été décisif ? Une
mise en perspective sociologique de l’action historique d’un homme n’est
pas une entreprise inhabituelle pour une sociologie qui peut s’appuyer
dans ce cas sur la démarche d’un auteur classique (pour les sociologues)
comme Max Weber.
Il faut un instant s’arrêter à présenter brièvement Jean Monnet et les
raisons d’un choix qui peut paraître paradoxal. Ensuite approfondir
rapidement les possibilités heuristiques que permet la démarche
wébérienne entre l’idéal-type du ‘bureaucrate’ – le fonctionnaire au
service du système politique existant - et celui du leader charismatique
– l’homme du changement.
Enfin, à partir de ces deux éléments, indiquer en quoi le parcours de
Jean Monnet semble présenter des traits d’un leadership alors qu’il n’a
jamais été un homme politique élu et a surtout œuvré comme un haut
fonctionnaire, un bureaucrate comme dirait Weber.
Le présent texte s’appuie sur une lecture attentive et informée de la
biographie très fouillée d’Eric Roussel: Jean Monnet, des
Mémoires de
Jean Monnet lui-même, et de l’opuscule Jean Monnet, publié par ses
collaborateurs J. Van Helmont et F. Fontaine. L’approche théorique
s’appuie sur les travaux du maître de Heidelberg lui-même et ceux plus
récents sur le charisme, en particulier à partir de l’approche pratiquée
par Jean Séguy et Luciano Cavalli.[1] Il faut enfin mentionner en dernier
lieu – ‘last but not least’ - que le travail le plus proche de notre
démarche s’est révélé être la biographie raisonnée sur son ancien patron
que nous livra en 1994 l’Anglais François Duchêne.[2] Il part de l’idée
qu’il faut prouver et non partir de l’idée que sans Monnet l’Europe
n’existerait pas (DF, 22). Méthodologiquement, son approche est fort
classique s’appuyant sur la démarche poppérienne de la falsification. Il
veut démontrer que, si l’on pense que Monnet a fait beaucoup, il faut
tout faire pour prouver que l’hypothèse contraire – une Europe qui se
serait faite sans Monnet - n’est pas valable. Ce qui ne prouve pas
encore que Monnet est positivement le seul responsable de la ‘réussite’
de son projet européen, mais permet au moins d’affirmer que sous preuve
du contraire à établir dans le futur, il est probable qu’il en ait été
un facteur déterminant.
Nous ne referons pas la démonstration de Duchêne, elle est remarquable.
C’est plutôt dans un souci de montrer l’actualité de l’emploi de la
méthode idéal-typique de Weber que cet article a été conçu, ce qui du
point de vue de la méthodologie signifie une autre démarche,
complémentaire sans doute à celle de Duchène. Monnet serait-il proche de
l’idéal-type du leader charismatique wébérien ? Le résultat devrait nous
dire non pas que Monnet est charismatique ou non, mais par quels traits
il s’approche de ce type et par quels traits il en reste éloigné ! Pour
‘réussir l’Europe’, a-t-il fallu aussi non seulement une série de
circonstances exceptionnelles mais aussi un homme exceptionnel ?
L’intérêt de l’article est en fin de compte: faire mieux venir en relief
des éléments peu ou pas relevés dans l’analyse scientifique de la
construction européenne, en scrutant la personnalité d’un de ses pères
fondateurs.
Jean Monnet : l’intérêt d’un parcours biographique peu banal
Jean Monnet, fils d’un commerçant français de Cognac (1888-1979) ne
termine pas ses études de lycéen et se lance à 16 ans dans
l’apprentissage du commerce du célèbre alcool. Rien ne semblait destiner
ce jeune commercial, certes intelligent et entreprenant, à mériter
soixante ans après, en 1963, l’hommage exceptionnel de la part du
président des Etats-Unis, J.F. Kennedy qui lui attribuait la
Presidential Medal of Freedom, accompagnée de cette mention : « Citoyen
de France, homme d’État du monde, Jean Monnet a fait de la persuasion et
de la raison les forces politiques conduisant l’Europe vers son unité et
les nations atlantiques vers une relation de partenaires plus efficaces
» (ER,779). Dans une lettre personnelle, le locataire de la Maison
Blanche avait ajouté : « (…) Mais sous votre inspiration, l’Europe, en
moins de vingt ans, a progressé vers l’unité plus qu’elle ne l’avait
fait depuis mille ans » (ER,778).
On pourrait multiplier les citations allant dans le même sens, celle d’
H. Kissinger (1975) entre toutes peut nous suffire ici: «Il est peu
d’hommes ou de femmes dont on puisse dire que leur vie a donné une
tournure nouvelle à l’époque où ils vivaient. (…) On peut dire, je pense
sans risque d’erreur, qu’aucun homme en ce monde n’a marqué et modifié
la vie politique de notre époque plus que celui que nous honorons
aujourd’hui » (ER, 19). Entre 1888 et 1979 se développe une vie qui
semble une grande aventure, fournissant la matière à plusieurs romans à
la fois.
Le jeune provincial, originaire de la France profonde, deviendra l’homme
de deux, voire de plusieurs mondes. Ainsi son apprentissage l’amènera
très vite à Londres, et bientôt le monde britannique (mais aussi les
Etats-Unis) n’aura plus de secret pour lui. Mais c’est son audacieux
projet qu’accueille le président du conseil français Viviani en 1914 qui
deviendra l’élément qui change le cours de sa vie.
Il propose à Viviani une action commune entre les alliés en guerre pour
acheter ensemble le blé et les autres marchandises nécessaires à
l’approvisionnement, au lieu de se faire concurrence, et donc de payer
plus cher que nécessaire. Pourquoi ne pas coordonner l’effort économique
et commercial - alors qu l’effort des armées est fort bien coordonnée et
donne des résultats, constitue son interrogation fondamentale ! Viviani
accueillera l’idée. Monnet collaborera concrètement à la mise en place
du mécanisme dont il a deviné la nécessité et continuera à manifester
aussi après la guerre son don de penser en grands ensembles et à
l’échelle de continents.
A cause de ces antécédents, il deviendra secrétaire-adjoint de la
nouvelle Société des Nations à Genève, qu’il quittera (en 1923) après
avoir mené des expériences-pilote qui l’aideront à imaginer trente ans
plus tard des solutions pour les problèmes inédits de l’unification
européenne. Son idée de fond, c’est qu’il faut aussi ‘organiser la paix’
et ne pas laisser retomber la vie internationale sous la loi de la
jungle, du plus fort, le défi est, comme l’exprime Duchêne : « (…) to
civilianise international relations » (DF, 401)!
Très vite la Société des Nations révèle ses faiblesses sur ce plan: elle
est bloquée dans ses initiatives d’intervention, faute de pouvoirs réels.
Le nœud de l’affaire est déjà là: le problème est bien le transfert ou
non de pouvoir à un niveau supranational. Monnet quittera la Société des
Nations pour courir à la rescousse de l’entreprise familiale en graves
difficultés. Après avoir redressé l’entreprise paternelle, il se lancera
dans une série d’affaires liées à la finance internationale.
Il passera ainsi quelques années en Chine et à New-York avant de
retrouver un rôle dans les affaires publiques françaises (1938), puis
des Alliés à l’occasion de la Seconde Guerre mondiale.
Ami du président Roosevelt (EU) et d’une série de hauts fonctionnaires
américains, il accomplira dans l’ombre un rôle important dans l’effort
de guerre dès 1938. L’économiste anglais J.M. Keynes dira qu’à lui seul
il a raccourci d’un an la durée de la seconde guerre mondiale. Suite à
son travail acharné, la suprématie dans la fabrication d’avions de
guerre et de tanks deviendra effectivement telle que dès 1943, l’issue
de la guerre ne fait plus de doute pour les plus avertis.
Monnet cherche alors dès 1943 à se rendre utile à la France et Roosevelt
l’envoie à Alger auprès des autorités françaises d’outre-mer. C’est là
qu’il se mesurera avec le personnage de Charles de Gaulle qu’il n’arrive
pas à apprécier pleinement en un premier moment mais dont il admirera
par la suite la stature politique exceptionnelle, et qu’il respectera
tout en l’ayant souvent comme adversaire dans la construction européenne.
Monnet n’est pas le pion américain vêtu d’un costume français comme
certains de ses compatriotes le pensent , et il œuvre si bien en ces
années de transition que de Gaulle, devenu président du Conseil dans
l’immédiat après-guerre, lui confie la modernisation de l’économie
française. Naît ainsi le Commissariat pour le Plan. Ayant réussi son
travail à ce niveau, Monnet au moment de la guerre de Corée (1950) se
retrouve devant l’angoisse de percevoir les mêmes démons au travail
comme après la première guerre mondiale, situation qui devrait amener à
son avis à terme à un nouveau conflit entre les nations européennes,
l’Allemagne et la France en particulier.
Dès 1943, à Alger, avec un groupe d’amis il avait réfléchi à une Europe
qui dépasserait les
clivages entre nations qui avaient amenés tant de guerres et
déchirements. L’Europe deviendra la cause à laquelle il se consacrera
pour le reste de sa vie, à partir de 1950. Son idée à ce moment là est
de renverser les termes de l’équation : pourquoi ne pas mettre ce qui
divisait jusqu’alors la France et l’Allemagne – la production inégale de
charbon et d’acier -, en commun, avec un accès égal et garanti et
commencer ainsi à forger un destin commun à l’Europe. Du côté français,
le gain serait économique, du côté de l’Allemagne défaite, cela
signifierait le retour politique parmi les nations civilisées et
l’ancrage définitif de l’Allemagne dans l’Europe occidentale et
l’Alliance atlantique.
En peu de jours Monnet convainc Robert Schuman, ministre français des
Affaires étrangères et le chancelier Adenauer à Bonn, le gouvernement
français entérine la proposition et c’est la déclaration Schuman, le 9
mai 1950 qui lance le projet de la Ceca (la Communauté européenne du
Charbon et de l’Acier). Après avoir mené toutes les négociations
techniques, Monnet devient logiquement le premier dirigeant de la
nouvelle institution (d’abord logée à Luxembourg).
Il quittera cette fonction après un premier mandat – il a alors 67 ans
-, pour se lancer dans son dernier projet. Une organisation de réflexion
sur la construction européenne qui rassemble des syndicalistes, patrons
et politiciens à la foi européenne solide. Ce think-thank et groupe
lobby original, Le Comite d’Action pour les Etats-Unis d’Europe, sera
l’outil qui pendant vingt ans (1955-1975) accompagnera et aidera la
construction européenne à évoluer.
A 87 ans Jean Monnet se retirera enfin de la vie publique, écrit ses
mémoires et meurt en 1979 au soir d’une existence fort riche en
événements. Lui-même répétait inlassablement: « Les hommes passent, les
institutions restent ».
Kennedy, Kissinger et Keynes soulignaient de leur côté les mérites d’un
homme dans ce processus. Le monde aurait-il été différent sans Jean
Monnet ? Comment appréhender en sociologue, comment mettre en
perspective sociologique un tel parcours ?
La sociologie du changement et le rôle du leadership charismatique chez
M. Weber
Les sociologues sont par vocation des analystes du ‘changement’ dans la
société. M. Weber (1864-1920) n’y fait pas exception. Son œuvre tourne
autour de la question centrale de l’influence de la rationalité dans
l’évolution de la société et de la légitimation que se forgent les
pouvoirs qui dominent la vie sociale. Une des thématiques qu’il
développe dans ce contexte est celle du leadership. Ses analyses sur le
pouvoir et l’autorité sont célèbres aussi en dehors du seul milieu des
sociologues. Weber est fort réputé encore pour sa méthodologie et en
particulier son approche par la construction de concepts qu’il appelle
des types-idéaux. Il se saisit d’une problématique en cherchant à
construire un concept historique qui vise le typique, l’essentiel.
Dans notre cas ici, nous faisons référence aux trois types de domination
que Weber voit à l’œuvre dans l’histoire: la domination rationnelle,
traditionnelle et charismatique. R. Aron écrit à ce propos: « Chacun de
ces trois types est défini par la motivation de l’obéissance ou par la
nature de la légitimité à laquelle prétend le chef. La domination
rationnelle se justifie par les lois et les règlements ; la domination
traditionnelle par la référence au passé et à la coutume ; la domination
charismatique par la vertu exceptionnelle, quasi magique, que possède le
chef et qui lui est prêtée par ceux qui le suivent et se dévouent à lui
» (RA, 522).
Dans une des analyses célèbres de la figure charismatique, Weber
affirmera donc que dans les sociétés traditionnelles le changement
intervient par l’apparition de figures charismatiques. On en a longtemps
déduit qu’il pensait que dans notre société dominée par le processus de
la rationalisation, l’apparition de telles figures étaient désormais
exclue. Ce serait pourtant faire peu de cas de la conception même que
Weber a de l’histoire , pour lui : «[que] le cours de l’histoire n’est
pas déterminée à l’avance et les hommes d’action peuvent en infléchir le
cours » (RA,516). On pourrait donc se demander s’il est possible
d’analyser le parcours de Jean Monnet comme un de ces individus
exceptionnels qui savent changer le cours des choses d’une société à un
moment déterminé. Kennedy et Kissinger semblent avoir conclu dans ce
sens. F. Duchêne le pose d’emblée : « Ce serait naïf d’imaginer qu’un
leader seul, ou même un groupe de leaders, pourrait revendiquer la
paternité des changements aussi importants que ceux-là. Pourtant un
homme plus que d’autres a personnifié l’unité européenne » (DF, 21).
Duchêne au bout de son analyse, en arrive à la conclusion que Monnet n’a
pas exercé selon la distinction de Burns, ‘a transactional leadership’
mais ‘a transforming leadership’. Le leadership ‘qui transforme la
situation’ a besoin d’une capacité beaucoup plus rare – renouveler les
termes dans lesquels le débat politique est mené » (DF, 390). Monnet
lui-même formule à la fin de ses Mémoires l’idée qu’il ne s’agit pas de
résoudre le problème qui se présente à nous, mais bien de changer les
circonstances de manière à rendre le changement inéluctable. Une
capacité beaucoup plus rare, la formule est prudente et néanmoins
explicite. Mais Duchêne dans les dernières phrases de son travail est
explicite quant à sa conviction profonde : « L’Union européenne, née
dans des circonstances particulières – cela se passe toujours ainsi -
n’est en aucune façon un modèle pour un tel monde (…) mais elle est bien
l’instance la plus solide d’une réponse civile à la menace du chaos. Si
Monnet ne l’aurait pas lancé quand il l’a fait, il y a tout lieu de
penser que personne d’autre ne l’aurait fait. Il a saisi une courte
opportunité pour accomplir un des rares hauts faits dans l’histoire,
l’introduction délibérée d’un nouveau thème » (DF, 410). Le texte est
précis, il mentionne deux éléments : l’homme et l’opportunité,
c’est-à-dire la conjoncture. Les sociologues travaillent beaucoup sur le
poids du système social, ils ne sont pas obligés d’oublier les individus
!
L’ample démonstration que fait Duchêne (390-410) en examinant tous les
raisonnements contraires, aboutissent à la conclusion à peine esquissée.
Partons de ce fait et regardons maintenant en détail en quoi l’approche
de Weber apporte de son côté des arguments pour attribuer à l’homme
Monnet, au moins par certains aspects, la stature exceptionnelle de
leader charismatique.
Weber a construit dans le domaine du religieux deux types idéaux, le
charisme personnel (prophétique) et le charisme de fonction – ou si l’on
veut faire simple, le prophète et le prêtre - qui seraient le pôle
contraire l’un de l’autre et qui devraient aider à saisir une réalité
historique qui quant à elle, se situera toujours à une certaine distance
des deux types purs. Pour Weber comme pour nous, l’histoire réelle est
en effet le lieu par excellence de la ‘confusion’, car dans la vie on ne
pourra jamais séparer rigoureusement par exemple un régime purement
charismatique d’un régime traditionnel.
J. Séguy a dans un article peu connu (SJ, 1982) démontré l’utilité
heuristique pour le cas d’une figure religieuse comme Grignon de
Montfort qui était prêtre mais aussi fondateur, et donc faisait partie
d’un système ecclésiastique bien en place, à analyser en termes
wébériens comme exerçant un charisme de fonction, mais qui à l’intérieur
de ce charisme de fonction a fait montre de capacités d’initiative,
d’actions et réflexions qui relèvent davantage du charisme personnel de
type prophétique, ce qui serait conceptuellement tout le contraire de ce
qu’accomplit un porteur de charisme de fonction.
Le cas de Jean Monnet pose un problème analogue dans le domaine de
l’action politique. Weber a beaucoup plus étudié le charisme dans le
domaine du religieux que dans les autres domaines. Il considérait
néanmoins que dans les temps récents, vu l’importance qu’a pris le monde
politique par rapport au religieux, le charisme peut laïquement se
manifester encore dans la sphère de la politique et de façon subordonnée
dans la sphère économique. «Opérant à partir des positions stratégiques
du leadership politique, le porteur de charisme personnel peut encore
avoir une influence, non seulement sur la politique en tant que telle,
mais aussi sur le sort de la civilisation menacée de ‘pétrification’ »
(CL, 189, voir MW3).
Jean Monnet fréquentera toute sa vie le monde politique et c’est là
quasi exclusivement qu’il situera sa sphère d’action. Mais il n’a pas la
renommée des grandes figures politiques charismatiques auprès des
masses. Il faut noter d’emblée qu’il n’a qu’une seule fois réellement
exercé ce qu’un pourrait appeler un mandat politique véritable – encore
que nommé non par la base mais par les six gouvernements qui
instauraient la CECA -, à la tête de la Haute Autorité de la CECA
(1952-55).[3] Jamais élu par la base, il n’a que durant les quelque deux
années citées dû se légitimer devant une Assemblée d’élus. Il n’apparaît
donc pas comme un homme politique charismatique pur qui a pu s’appuyer
sur une masse qu’il oriente, comme un chef politique du type de
Gladstone (exemple que cite volontiers Weber, ou les divers présidents
américains, ou encore, comme le pense L. Cavalli, un de Gaulle). Il
apparaît au contraire comme un haut fonctionnaire,[4] un homme du système
politique en place – une situation analogue au prêtre qui exerce un
charisme de fonction dans le système ecclésial -, voué en principe à sa
reproduction telle quelle, et qui, dans toutes ses initiatives, doit se
faire couvrir par ceux qui portent la responsabilité politique du
dossier qu’il traite. C’est bien pour cette raison que le Plan Schuman
ne s’appellera pas le Plan Monnet, alors que de A à Z il vient de Monnet
et ses collaborateurs directs, et que Schuman n’a pour ainsi dire eu que
le génie de l’accepter et le courage politique de le défendre à outrance
et le porter jusqu’à l’approbation parlementaire, en en cueillant aussi
les lauriers et les mérites devant le grand publique.
Ces deux handicaps de départ pour une analyse de Jean Monnet comme
leader charismatique politique, sa faible renommée auprès des masses et
le fait qu’il n’ait jamais été un homme politique élu , ne nous
décourage pas. Car, nous pensons pouvoir le démontrer, comme
fonctionnaire de haut vol, il présentera une série de traits typiques du
porteur de charisme personnel, et par le résultat final, le changement
obtenu, il dépasse beaucoup d’hommes politiques que la littérature
désigne comme ‘charismatiques’, il sera en quelque sorte un
fonctionnaire avec la stature d’un véritable homme d’état!
L’on peut noter encore que Monnet obtient ces changements dans une
politique donnée non par les moyens ordinaires de la ‘domination’
politique, mais bien par le biais de la persuasion, sur la base d’une
légitimité qui découle de l’autorité morale qu’il acquiert au fil du
temps.
C’est précisément ce qui frappe Kennedy comme Kissinger dix ans plus
tard. Monnet n’a que rarement eu à sa disposition la force de lois
existantes, ni la menace de la violence physique légitime (la
terminologie est wébérienne) d’un appareil d’état, seule l’autorité
morale, l’art de la persuasion par le raisonnement, a été réellement à
sa disposition. Il devient au fil des années, et surtout dans sa
dernière entreprise, le Comité, un cas exemplaire de pure influence sur
le cours des choses par l’autorité morale qu’on lui attribue – qui
repose en partie sur la mémoire que ses interlocuteurs conservent de ses
succès antérieurs.
Quelles caractéristiques seraient à examiner pour pouvoir indiquer dans
le parcours de Jean Monnet des éléments qui l’approchent de l’idéal-type
du leader charismatique, alors même que son cas se situe à première vue
dans l’idéal-type contraire, le fonctionnaire publique, figure
emblématique de bureaucrate au service d’un système de lois et de
règlements existant. L’idéal-type permet précisément, comme l’a démontré
parmi d’autres et sur des dossiers précis, J. Séguy, de penser qu’en
certains moments surgissent des cas de figure où concrètement dans un
type on retrouve des traits de l’autre type. Jean Monnet a les
apparences et toute la réalité d’un homme au service du système
politique en vigueur. Pourtant, il portera l’innovation au coeur de ce
système. Cette innovation, on peut la résumer comme suit : il fera
démarrer un processus dans lequel les États européens entament
l’aventure d’une marche vers la supranationalité, initient
l’apprentissage de penser et d’agir en termes de bien commun européen et
non simplement en termes d’intérêt national. Ils sont ainsi amenés à
changer aussi la façon traditionnelle de penser en termes d’hégémonie ou
du moins de protection des intérêts nationaux, pour penser davantage en
termes de partenariat et d’égalité, ce qui signifie changer de système
dans les relations internationales, ni plus ni moins.[6] Pour ce faire
Jean Monnet développe des traits de ce qui est à peu près le contraire
du fonctionnaire, car au moins certains traits du leader charismatique
peuvent s’appliquer à son cas.
Quels traits charismatiques pourrions repérer? Partons de Weber qui
pose que « l’autorité fondée sur la grâce personnelle et extraordinaire
d’un individu (charisme); typique de la situation charismatique est
aussi le dévouement tout personnel des sujets à la cause d’un homme et
par leur confiance en sa seule personne en tant qu’elle se singularise
par des qualités prodigieuses, par l’héroïsme ou d’autres particularités
exemplaires qui font le chef » (WM3, 102). Weber pousse l’analyse en
parlant de la foi du personnage dans sa propre cause, sa mission auquel
il se dédie avec passion, la considérant comme une vocation personnelle
à l’accomplir (WM2, 103-104), et du succès du chef qui entraîne la
fidélisation des disciples. Weber souligne encore le charisme de la
parole, le fait que le chef charismatique réussit à s’élever au-dessus
des contingences de la politique de tous les jours, ce qui rappelle ce
qu’il disait dans le domaine du religieux sur le porteur de charisme qui
représente un changement dans la vie sociale (la puissance créatrice
révolutionnaire, WM1, 325), souvent il apparaît dans des temps de crise,
et suscite l’hostilité des administrations en place, mais il suscite
pour sa cause aussi l’adhésion des masses, il développe une vision
unitaire de la vie et édicte de nouvelles règles juridiques. La
labilité
de la situation charismatique fera écrire à Weber : « Mais il ne faut
surtout pas oublier qu’à la révolution pleine d’enthousiasme
succédera
toujours la routine quotidienne d’une tradition » (WM3, 180) incarnée
dans de nouvelles institutions par exemple.
Souvent les porteurs de charisme sont des figures entourées
d’extra-ordinaire sinon de l’extravagance, du moins dans le domaine du
religieux. Mais pour le domaine politique, Weber souligne trois qualités
déterminantes qui sont comme le souligne L. Cavalli, des qualités
essentiellement éthiques, faites pour contrebalancer en quelque sort
l’instinct du pouvoir qu’un homme politique doit posséder aussi (CL,
222-224): la passion, le sentiment de responsabilité et le coup d’œil
(WM3, 162). Cherchons, au moins dans notre cas, à examiner aussi la
question de l’éloquence et du rapport charismatique à l’argent. Mais le
trait charismatique de fond demeure la question de l’influence du
leadership exercé sur la civilisation « menacée de pétrification ». Le
cas du leadership de Monnet, en est-il fort éloigné ou au contraire
proche?
La mise en perspective sociologique
1. Un don exceptionnel
Le chef charismatique aux yeux de Weber est quelqu’un qui grâce à sa
personnalité extraordinaire, au don qu’il a, réussit à produire dans ses
disciples une conversion intérieure aux nouvelles valeurs et modèles de
comportement (CL, 7).[7] Peut-on tenter de préciser le don que l’on
attribue à Jean Monnet, en quoi serai-il exceptionnellement doué?
Un chef politique charismatique est supposé être un grand orateur, c’est
l’idée que donne Weber quand il parle du type de chef politique
charismatique qu’est le démagogue. Jean Monnet ne se définit pas comme
un orateur né, Duchêne et les autres biographes le confirment.[8]
Mais ce
n’est pas le plus important, car Monnet a d’autres qualités. Marjolin
observe son exceptionnelle habileté à concevoir des idées originales, et
qu’il n’a jamais vu quelqu’un qui déploie un tel pouvoir persuasif dans
un petit groupe ou en tête-à-tête (DF, 22). L’ancien premier des
Pays-Bas, Zijlstra parle de magnétisme personnel, souligne lui aussi son
pouvoir de persuasion, qu’« il était très intelligent », mais il
souligne aussi le pouvoir de sa volonté extraordinaire (DF, 22), ‘his
will power’.
Duchêne confirme de son côté: il était une figure de semeur comparable à
personne d’autre durant un demi-siècle par le nombre d’initiatives où il
est impliqué. Personne ne semble avoir eu la même fertilité en
initiatives innovantes dont la liste ne s’épuise pas avec la biographie
sommaire que nous avons esquissée (DF, 390).
Il y a dans tous les récits un autre thème qui revient. Monnet est un
homme qui tient sa parole, ne varie jamais d’un interlocuteur à l’autre,
revient cent fois sur les mêmes choses, joint l’acte aux paroles. Monnet
est conscient qu’il a un don dans ce domaine, il inspire confiance. Même
si Monnet tient à l’expliquer en dehors de tout aura d’extraordinaire,
et ce à propos d’une expression de M. Norman, un des banquiers les plus
puissants de la planète avant la seconde guerre mondiale et qui le
tenait non « pour un banquier mais un magicien » (MJ, 387) : Monnet
commente : « Il s’y connaissait mieux que moi dans les affaires de
banque, mais ce qu’il ne comprenait pas, c’était la force des idées
simples exprimées tout uniment et répétées de la même façon invariable.
Cela désarme au moins la méfiance, qui est la source principale des
malentendus ».
Intelligence, créativité, don de persuasion, facilité à inspirer la
confiance, voilà un ensemble de dons que Monnet possède selon les
observateurs, de façon remarquable.
Dans sa biographie, Roussel souligne que Monnet découvre lui-même à un
certain moment qu’il possède un don qui peut faire avancer la cause. La
découverte d’une capacité de voir à long terme et de réfléchir aux
grands ensembles – en France seul de Gaulle possédait la même capacité,
souligne Roussel. « Tous ses amis, collaborateurs ou interlocuteurs »
reconnaissent: « [qu’ils] ont connu le même homme possédant deux
caractéristiques principales : un solide réalisme – ce qui renvoie au
‘sens de la responsabilité’ wébérien - et une vision aiguë des problèmes
à long terme, ce dernier trait n’étant pas le moins important » (RE,
452).
Ce qui semble aussi avoir impressionné son entourage c’est ce que
Duchêne appelle son côté engagé et altruiste : « Il était toujours
entièrement engagé dans le job qu’il faisait, et par rapport aux normes
habituelles de la politique, il était exceptionnel, il ne demandait
jamais rien pour soi-même»
[9]
2. Des dons au service d’une cause, d’une mission
A propos du don exceptionnel, Cavalli
souligne (CL, 75) que Weber, quand il s’agit du charisme au sens de la
politique, parle aussi du fait que ce don peut être la foi que le
personnage a dans sa propre mission.
Pour Weber, un leader charismatique en politique est avant tout une
personnalité construite autour d’une cause (LC,220). Cavalli dans sa
lecture attentive de Weber, dit encore que le chef charismatique est
l’homme des crises et qui les résout avec ‘la révélation’ ou ‘l’épée’ !
Dans notre cas, si Monnet s’approche de quelque chose, c’est bien de
l’ordre de la ‘révélation’, mais pour rester en dehors du langage
‘religieux’ vaudrait-il mieux parler d’une découverte en ce cas, d’une
leçon qu’il tire avec le temps de ses expériences au sommet de la vie
publique. Monnet découvre en effet au fil des situations une cause, une
passion pour laquelle vivre dans l’ordre des relations internationales,
une mission qui repose en définitive sur des valeurs en lesquelles il
croit profondément, et qu’il instille dans une cause dont il veut
convaincre ses contemporains.
On repère le terme de passion lui-même chez Monnet au moment du Plan
Schuman : «J’ai vécu alors, reconnaissait-il, une époque de passion »
(VHJ-FF, 123). Mais peut-on préciser sa passion ? Que voit Monnet sur le
long terme que les divers biographes évoquent tant? Quand au soir de sa
vie, J. Monnet regarde en arrière, son collaborateur François Fontaine
note de leur conversation le passage suivant: «On ne passe pas toutes
les heures de sa vie à unir les peuples! Et pourtant, c’est ce que nous
avons fait ». Et Fontaine commente: «Quand il eut une vue plus
complète du tableau et qu’on eut mis de l’ordre dans la chronologie, il
comprit qu’il avait toujours cherché la même chose, unir les hommes»
(AVH-FF,95)[10]. Kennedy écrira à ce propos en 1963 : «Vous transformez
l’Europe par le seul pouvoir d’une idée constructive» (RE, 778).
On peut s’étonner que selon F. Fontaine cette compréhension fut tardive[11], mais les faits sont là pour prouver que telle était bien déjà la
passion, ‘die Sache’ (CL,221) qui germe concrètement chez J. Monnet dès
la première guerre mondiale et qui éclatera au grand jour avec le plan
Schuman en 1950, passant par des étapes intermédiaires, et dont la moins
connue mais pas la moins insignifiante reste la proposition d’unir la
France et l’Angleterre en juin 1940[12], quelques heures avant que le
gouvernement français ne signe l’armistice avec Hitler .
Les motivations que Jean Monnet se donne sur le moment évolueront
d’étape en étape[13], mais l’on saisit quelque chose des profondeurs de sa
conviction à l’âge mûr à travers ces quelques lignes de son
collaborateur J. Van Helmont : « La détermination – autre terme pour
passion ? - de J. Monnet était totale ». Et il en fournit une
explication pour le moins fort éloquente : «Il restait obsédé par le
phénomène de Hitler, dont il avait lu et médité Mein Kampf, et dont il
pensait qu’il n’aurait pas existé s’il n’y avait pas eu la crise et le
chômage, les défaillances des démocraties et l’absence de coordination
de leurs politiques étrangères et de défense » (VHJ-FF,16). Monnet
lui-même notera en termes positifs comment il considère sa propre
contribution en 1965, au moment d’hésiter devant la question si oui ou
non poser sa candidature aux présidentielles en France : « Ta
contribution essentielle est l’organisation des relations entre les
hommes et la transformation des formes nationales traditionnelles
permettant la transformation des formes de relations entre les pays
d’Europe, la création graduelle de l’Europe, contribution à la
transformation des conditions matérielles des hommes et à l’organisation
de la paix » (RE, 796).
Les biographes et ses collaborateurs sont unanimes: pour Monnet il y a
en jeu quelque chose de profond qui est de l’ordre moral[14], et les grands
ratés historiques du siècle[15] (les deux guerres, l’échec de la Société des
Nations) lui prouvent qu’il a raison d’aller dans le sens de l’action
pour l’intérêt commun.
Cette passion, cette intuition de fond, qu’au soir de sa vie il résumera
comme ‘unir les hommes’, il le traduira de maintes façons dans un
langage plus pragmatique: on peut noter pêle-mêle des expressions comme
‘un monde plus équilibré’, ‘une relation de partenariat’ [entre les
Etats-Unis et l’Europe], il parlera de ‘l’interdépendance des
problèmes’. Roussel synthétisera avec un certain bonheur la chose en
notant: « L’Inspirateur, en vérité, a lui aussi un grand projet: il
veut ardemment l’émergence d’un ordre plus juste, la fin de la loi de la
jungle sur le plan international » (RE, 452).
Le trait de la passion ou de la détermination, typique du chef
charismatique, revient souvent: E. Roussel le note au moment de la mise
en place des négociations du Plan Schuman dont les gouvernements
confient la direction à Monnet : « Tel est Jean Monnet depuis toujours:
discret dans la phase de conception, d’une détermination totale dans
l’action, où il s’efforce de dissiper tout malentendu » (RE, 541). La
détermination d’un homme qui se voue à une cause, et qui abandonne tout
pour cela. C’est bien la définition d’une passion, d’une vocation.
3. Une vision unitaire : changer les relations internationales
Weber note que se construit : « pour le prophète lui-même et pour ses
acolytes, une vue unitaire de la vie découlant d’une prise de position
consciemment significative et unitaire envers celle-ci » (WM2, 202-203).
Retrouve-t-on quelque chose d’une vision unitaire sur la vie ? Monnet
semble sur le plan personnel avoir eu horreur d’attitudes hégémoniques,
la vue unitaire sur la vie qu’il développe explique éventuellement que
cette attitude fondamentale dans sa vie privée devient aussi une vision
du monde où il tiendra au niveau politique tout autant qu’au niveau
personnel en horreur toute forme d’hégémonie, de manque de sens de
l’interdépendance’.
Le chef politique charismatique est aussi un homme capable de changer
une situation donnée. Que son effort vise à introduire un changement
important, Monnet en est plus que conscient, et il le clamera si
nécessaire haut et fort, le répétera inlassablement, tout en choisissant
avec soin les moments où s’en expliquer. Il résumera au soir de sa vie
sa philosophie du changement : « (…) si, d’une façon générale, nous
avons peur du changement, c’est pourtant de lui que peut nous venir le
salut. Mais nous n’en voyons la nécessité que dans la crise » (VHJ-FF,
17).
Deux citations parmi des dizaines de citations possibles qui, il faut le
noter, n’ont aucune difficulté à utiliser le terme de ‘révolutionnaire’.
Ainsi durant les négociations pour mettre en œuvre le Plan Schuman : «
Les propositions Schuman, répondra Monnet, sont révolutionnaires, ou
elles ne sont rien. Leur principe fondamental est la délégation de
souveraineté dans un domaine limité mais décisif. A mon avis, un plan
qui ne part pas de ce principe ne peut apporter aucune contribution
utile à la solution des grands problèmes qui nous assaillent. La
coopération entre nations, si importante soit-elle, ne résout rien. Ce
qu’il faut chercher, c’est une fusion des intérêts des peuples
européens, et non pas simplement le maintien de l’équilibre de ces
intérêts » (RE, 566). Et encore, notons la formulation qu’en donne E.
Roussel, on est en 1949 et la proposition de P. Reynaud pour une
autorité publique de l’acier européen a été rejeté : « Jean Monnet le
comprend bien: une fois de plus, on risque d’en rester aux bonnes
intentions. Depuis le SDN, il ne croit plus ni à la bonne volonté ni aux
souvenirs liés aux épreuves passées. Aucun progrès ne peut venir si l’on
ne met en cause les souverainetés nationales. Dans l’histoire de
l’Europe, c’est une révolution. L’Inspirateur y est prêt » (RE, 511).
Monnet est un créatif, quelqu’un prêt à changer les choses. A chaque
étape de son ascension dans la vie publique il fera montre d’une
capacité de proposition peu commune,[16] typique du leader charismatique
selon Weber, dans le sens qu’il se montre capable de bouleverser les
forces en place. Ainsi à propos de la Société des Nations, S. de
Madariaga notera : « Aux côtés de Drummond, Jean Monnet a été le
créateur de la Société des Nations » et Roussel de noter par la suite «
la magistrature morale que paraît exercer Jean Monnet [à la SDN] » (RE,
89). Il n’est pas pour autant un grand théoricien, en fait les figures
charismatiques le sont rarement, ils sont selon Weber plus des hommes de
vision et d’action concrète que de grands théoriciens, le moment de la
théorisation plus systématique vient après le temps du chef
charismatique. De fait, Monnet n’aura par exemple que peu de rapports
avec les fédéralistes européens de la première moitié du siècle,[17] il ne
participe pas au fameux congrès de La Haye (1948), présidé par
Churchill, et selon ses biographes «(…) il se méfiera toujours des
idées générales dépourvues de portée pratique, mais il constate que,
lentement, mais sûrement, l’après-guerre commence à s’organiser autour
d’idées proches des siennes » (RE, 52).
Voir au-delà de ce qui est, le ‘coup d’œil’ dans la traduction française
un peu faible du texte wébérien (WM3, 162) - l’italien restitue mieux la
phrase originale en parlant de ‘lungomiranza’, la capacité de voir loin
-, est évidemment une condition nécessaire pour quiconque veut changer
ce qui est en place. Ce n’est pas pour rien que dans le domaine
religieux, pour Weber le prophète est la figure la plus achevée du
porteur de charisme personnel. Chez Monnet, et en politique cette
fois-ci, la capacité visionnaire, de voir loin est étonnante, et E.
Roussel s’exclame, à partir des documents de l’été 1943 : «L’Inspirateur, décidément ne vit pas au même rythme que ses
contemporains. Alors que la plupart des responsables sont englués dans
les difficultés du moment, il réussit à s’abstraire du contexte et,
supposant les problèmes résolus, il imagine ce qu’il faudra faire
demain. Toujours il a agi ainsi» et Roussel d’énumérer les initiatives
les plus marquantes de la carrière créative de Monnet[18] (RE, 391).
Il prévoit ainsi dès 1946 qu’il ne faut trop se préoccuper du bloc
soviétique mais construire le succès économique de la partie occidentale
de l’Europe : «Une Europe occidentale forte sera attrayante pour
l’Europe orientale. L’Est et l’Ouest de l’Europe se réuniront comme cela» (RE, 461). Ce qui sera pratiquement réalisé au début du nouveau
millénaire seulement, mais Monnet avait vu juste quant à la dynamique de
fond (voir RE, 460 et 621). Autre exemple, en 1968, au mois de mai,
durant les événements, dans une lettre à un ami Monnet écrit : «Vous et
moi nous ne sommes pas influencés par les changements de détails qui
sont ceux auxquels les gens sont les plus sensibles …». Jamais
peut-être, commente E. Roussel, Monnet n’a dit plus clairement qu’il ne
vit pas au même rythme que la plupart de ses contemporains: seul compte
pour lui le temps long, les évolutions significatives » (RE, 839).
Monnet a acquis une vision, et l’on pourrait dire avec Weber, une vision
unitaire de la vie.
Enfin, à propos de ‘vision unitaire’, le terme suppose aussi la
concentration sur un objectif précis (aussi large qu’il soit par
ailleurs). Il faut souligner que tous les auteurs consultés notent que
Monnet n’est capable de se donner qu’à une seule cause à la fois. Le
président du Conseil néerlandais, Zijlstra notera qu’il n’a jamais
rencontré quelqu’un qui avait ‘Monnet’s single-mindedness’: «Il avait à
chaque époque une chose qu’il voulait porter à bon port » (DF, 22)
4. Dans des temps de crise, forcer le changement
«Jean Monnet l’optimiste fut l’homme des grandes crises. Il n’était
jamais si lucide que quand les autres ne l’étaient plus. Sans les
guerres, prétendait-il, il eût continué à vendre du cognac» (VHJ-FF,
84). La formule est abrupte, et pourtant … Pour Weber, comme le relève
d’ailleurs L. Cavalli, l’humanité est plutôt encline à une sorte
d’inertie et se contente presque toujours de l’état des choses (CL, 90).
Le charisme, en revanche, «est la grande puissance révolutionnaire des
époques liées à la tradition» (WM1, 325). Ce contre quoi réagit J.
Monnet, c’est la tradition séculaire de la gestion des rapports entre
les nations sur base de l’absolue souveraineté de chacune. Et la
tendance inévitable dans le jeu diplomatique de chercher à exercer une
certaine hégémonie sur les autres nations.
C’est contre cette tradition, que J. Monnet se mettra de plus en plus à
agir, pour faire avancer une nouvelle cause: l’interdépendance des
nations, la construction d’une cause commune entre elles, au moins en
Europe occidentale. Il n’est pas étonnant qu’il pourra faire avancer sa
cause et obtenir une audience pour ses idées, surtout en temps de crise[19]: la première guerre mondiale ; le déclenchement de la seconde et, à
cause de la guerre en Corée (1950), le plan Schuman (VHJ-FF,17,84).
L’échec de la Société des Nations au contraire pourrait dans ce
raisonnement s’imputer à la perception d’un retour à la vie
internationale traditionnelle qui empêche de faire évoluer les esprits
vers plus de délégation de souveraineté à l’ancêtre de l’ONU. F.
François lui collera non sans quelques raisons l’étiquette d’expert des
crises (VHJ-FF, 144).
F. Duchêne place Monnet dans la catégorie de Roosevelt et Gandhi quand
il parle de leadership qui ‘transforme’. Il souligne que Monnet n’avait
pas le contact avec les masses qu’auront les deux autres. Mais sa
capacité d’injecter un ‘ferment de changement’, le place à leurs côtés,
pense Duchêne, et il cite Monnet qui parle du changement introduit par
le plan Schuman qui « démarre un processus de réforme continue qui peut
modeler le monde de demain de façon plus durable que les principes de la
révolution si amplement diffusés en dehors du monde occidental » (DF,
390).[20]
5. Disciples, dévouements, confiance, argent
Un homme politique se doit de se construire un appui rapproché (‘un
état-major’), et un rapport aux masses. Synthétisant la pensée fort
articulée de Weber, J. Séguy note que «le charisme au sens plénier (…)
se définit selon Weber par rapport à deux critères fondamentaux
indissociables : une qualité extraordinaire d’un sujet, d’une part ;
d’autre part la reconnaissance - ou l’attribution de cette qualité chez
ou à cet individu, par un groupe de tiers, celui des disciples ou des
adeptes. Sans reconnaissance, pas de charisme (…)» (SJ, 10). Il faut le
noter, un leader charismatique ne crée pas une bureaucratie autour de
lui, mais plutôt une communauté, un lieu où les liens dépassent les
rapports formels et deviennent personnels. Le thème est explicitement
traité par les textes consultés. Weber parlera de don d’entraînement des
hommes. Monnet possède apparemment ce don. Un de ses collaborateurs les
plus qualifiés, R. Marjolin, grand commis d’Etat, dira de lui : «il
avait une force de conviction que je n’ai rencontrée chez aucun autre
être humain» (RE, 452).
Fort pertinent à ce propos est l’analyse de la dynamique à la Haute
Autorité au temps de son lancement. Pour Roussel : «se créa un
sentiment d’équipe, de pionniers ; les rivalités de personnes
existaient, mais elles étaient transcendées, elles étaient au service de
l’œuvre entreprise par Jean Monnet» (RE, 630). Il ne faut pas oublier
que la haute Autorité de la CECA était en fait le premier organisme
supranational effectif dans l’Histoire, tout était donc à créer, à
inventer !
Roussel insistera de son côté souvent sur le thème, wébérien clairement,
de la confiance (RE, 699 e.s.) et il note que Monnet déploie une
véritable stratégie de la confiance «Elle explique en grande partie le
capital de confiance considérable qu’on lui prête» (RE, 459).[21] Un des
passages les plus éloquents sur ce point, noté dans ses Mémoires, est
constitué par la conversation que Monnet rapporte avec les leaders
syndicalistes allemands: « Nous vous avons vu agir de près à la haute
Autorité depuis deux ans, et nous avons confiance en vous parce que vous
faites ce que vous dites et vous dites ce que vous faites. Continuez à
faire l’Europe et nous vous suivrons» (MJ, 477).
Roussel analyse le résultat de cette
confiance conquise en reconstruisant quatre cercles concentriques autour
du personnage (RE, 699-705). Mais d’abord, il y a ceux que quelqu’un
qualifiera comme les évangélistes – ses collaborateurs directs, sept,
huit personnes au grand plus[22]; puis vient le premier cercle, ses amis de
longue date, américains surtout; puis un second cercle, que Roussel
qualifie comme celui des ‘disciples libres’ et qui comportera des
français, anglais et américains qui presque tous auront d’importantes
fonctions politiques. Au troisième cercle, tout un groupe de figures de
la politique européenne, et particulièrement les membres du Comité que
Monnet a fondé pour influencer les affaires européennes après sa
démission de la CECA. Le dernier cercle, celui des alliés et
sympathisants comportera des noms de dirigeants de la génération
politique au zénith dans les années septante et quatre-vingt. Un jeune
collaborateur du président français Pompidou dira dans le portrait qu’il
brosse de Monnet: «J’avais beaucoup d’admiration pour ce vieux
monsieur qui était à la fois un apôtre, un apparatchik, un charmeur et
qui avait un très grand sens pratique» (RE, 871). Roussel résume la
question quelques pages plus tard, en écrivant: «L’Inspirateur a
suscité des dévouements passionnés, ce qui ne l’a pas empêché de laisser
à certains de ses proches le souvenir d’un tyran domestique» (RE, 457).
Cela aussi paraît un trait commun à une série de figures réputées
extraordinaires. Mais laissons ici le mot de la fin à Monnet:[23] « Un homme seul ne peut rien. Je n’ai jamais été un homme seul, contrairement
à ce qu’on croit. J’ai toujours agi au sein d’un groupe, d’un appareil,
d’une institution» (VHJ-FF, 154). Il dit vrai, mais ce qu’il ne cesse
de faire voir aussi malgré certains raisonnements, c’est à quel point il
a réussi aussi à ne pas se laisser enfermer par son environnement et à
le façonner selon sa créativité.
6. Rapport à l’argent (MW3,106, RE, 863)
Jean Monnet par certains aspects a été tout sauf un homme de routine et
enfermé dans la vie quotidienne. Il suffit de rappeler comme le fait Van
Helmont les activités qu’il a exercées et qui représentent pour son
collaborateur «une suite de chapitres disparates arrachés à plusieurs
romans»[24]. Ce rapport difficile à la vie quotidienne la plus routinière
se retrouve dans le rapport à l’argent. Le leader charismatique
religieux a un rapport à l’argent complètement en dehors de la routine
normale. En fait, le contraste qu’instaure Weber sert à souligner
surtout que dans un temps de normalité, l’on est tous soumis aux
exigences du quotidien, et donc avant tout de gagner le pain quotidien
ce qui restreint énormément les possibilités de créativité et
d’extraordinaire. Weber le souligne, un chef politique a besoin d’un
état-major administratif et de moyens matériels de gestion (WM3, 104).
Le charismatique ne s’embarasse pas des questions économiques la plupart
du temps. Et surtout ne se soumet pas à la tyrannie du quotidien. Il y a
quelques traits dans le personnage de Monnet qui peuvent renvoyer aux
personnages charismatiques sur ce sujet.
Monnet aura de 1923 à 1938 une vie liée au grand business et à la
banque, ce qui le mènera jusqu’à aider à mettre en route une grande
banque chinoise qui modernisera le système des transports dans le pays.
Roussel résume la situation à son départ de la Chine: «En quittant
Shanghai, il dit en tout cas adieu à la vie qu’il mène depuis son départ
de la Société Des Nations. Les affaires si brillantes et fructueuses
soient-elles, ne comblent pas sa soif d’action. Et comment rester en
marge alors que le monde de nouveau semble rouler vers l’abîme?» (RE,
164). Monnet ne reviendra plus jamais jouer le rôle d’homme d’affaires
ou de financier, il se dédiera désormais à la chose publique dès 1938.
Proposant une vue synthétique sur toute sa vie, Roussel note qu’il est «sensible à un certain cadre et à l’harmonie, il n’a que mépris pour
l’argent qui s’étale» et citant un ami: «Il avait gardé le contact
avec les duretés de la vie». Roussel pousse l’analyse en soulignant que
Monnet dans sa dernière entreprise, le Comité d’action pour les
États-Unis d’Europe, s’appuie sur les cotisations des membres (partis et
syndicats), mais aussi sur le mécénat (la Fondation Ford entre autres),
un élément typique de l’économie charismatique: «En cela très
français, il avait avec l’argent des rapports compliqués, même s’ils
n’ont rien de mystérieux .(…) Son désintéressement ne fait aucun doute.
Personne ne songera jamais à l’acheter, mais sans le clamer, il finance
de plus en plus le Comité sur sa cassette personnelle, et conscient de
ce que représente pour lui le minimum vital, il lui arrive parfois
d’être inquiet » (RE, 865). Plus que gagner de l’argent avec ses
initiatives, c’est à son idéal qu’il a sacrifié sa fortune personnelle,
son collaborateur F. François affirmera qu’à la fin « il s’aperçut que
sa retraite était insignifiante et qu’il avait mis sa fortune privée au
service de son activité publique» (VHJ-FF, 90), et les revenus de ses
Mémoires l’aideront à se mettre à l’abri de tout souci en fin de vie.
Weber avait déjà repéré ce type de régie personnelle du chef «qui fait
face aux dépenses administratives par des prélèvements sur sa fortune
personnelle (WM3, 106).
Le mépris pour la tyrannie de l’économie quotidienne si typique des
charismatiques, n’est pas présent au plus haut degré chez celui qui a
été un jour un grand banquier, qui a fait fortune et puis l’a perdu, et
qui, on ne l’oublie pas, était l’héritier d’une entreprise de moyenne
importance dans le commerce du cognac. Mais il ne s’est pas laissé
dicter sa vie par l’économie du quotidien !
7. Succès, autorité personnelle, sens des responsabilités et
reconnaissance (MW3 :106)
Weber note que le prestige d’un charismatique croît tant qu’il sait
donner la preuve de ses capacités supposées ‘extra-ordinaires’ par les
succès qu’il obtient.
La crédibilité de Monnet se construit pièce après pièce, mais elle
suivra une courbe ascendante, et si pour certains les succès de la
construction européenne s’accompagnent de lenteurs qui semblent presque
mettre en échec la vision de Monnet à la fin de sa vie, Monnet ne le
voit pas d’un tel œil, et il aura prévu ce que la Commission Delors,
quelques années après son décès mettra en route. Il ne s’était
d’ailleurs jamais fait l’illusion que l’Europe se construirait autrement
qu’à travers des crises.
En 1952, avec son collaborateur, François Fontaine, après une nuit de
négociation sur le siège futur de la CECA, il note : « Le jour se levait
quand nous quittâmes le Quai d’Orsay. Je dis à Fontaine : « Nous avons
quelques heures pour nous reposer, et quelques mois pour réussir.
Ensuite … Ensuite – poursuivit Fontaine, en souriant, nous rencontrerons
de grandes difficultés dont nous nous servirons pour avancer à nouveau.
C’est bien cela, n’est-ce pas ? – C’est cela même. Vous avez tout
compris sur l’Europe. » (MJ, 434). Même l’échec de la Communauté
Européenne de Défense (1954) et les différents ‘non’ de de Gaulle à
l’Europe de Monnet, n’entament pas son prestige, et il sait patiemment
attendre son heure et proposer d’autres cheminements adaptés à la
situation réelle du moment.
Monnet saura donc s’appuyer chaque fois sur le prestige de ses réussites
et même les échecs relatifs comme en juin 1940 avec son projet d’union
franco-britannique lui serviront de tremplin. Quand il va voir le
président du Conseil français en septembre 1914, il n’a que la
recommandation d’un ami de la famille qui connaît aussi Viviani. Mais
l’homme politique saisit le raisonnement du jeune inconnu et le charge
de mettre en route son idée. Monnet entre au service public, mais déjà
sous l’angle de la collaboration internationale. Le succès de
l’entreprise de l’équipe que Monnet constituera avec des fonctionnaires
anglais, l’amènera après la guerre tout naturellement à être mêlé aux
initiatives du président Wilson qui fait accepter l’idée d’une
Société
des Nations dont le jeune Monnet deviendra secrétaire général-adjoint.
Il s’y fera une belle réputation et engrangera quelques succès - dans la
crise autour de la Silésie, la crise économique autrichienne et autour
de la Sarre-, expériences qui le serviront plus tard pour la
construction européenne.
Les administrations françaises, britanniques et américaines connaissent
désormais ce ‘français de Cognac’ et ce sera sans difficulté qu’il
obtiendra en octobre 1938 un rendez-vous avec le président Roosevelt,
envoyé par le gouvernement français qui a pris conscience de son retard
dans le réarmement face au péril nazi, et se souvient de sa réussite en
1914-18. C’est à Hyde Park, dans la discrétion, que les deux hommes se
rencontrent et que se noue l’amitié et l’estime que Jean Monnet
rencontrera aussi auprès une série d’autres personnages-clé de
l’establishment américain. Les faits donneront raison à cette estime
extraordinaire: sans l’intervention de Monnet, les américains, assez
désorganisés sur ce plan, n’auraient jamais transformé leur économie en
économie de guerre assez tôt pour déterminer dès 1943 par la supériorité
numérique écrasante de leurs avions et tanks le sort de la guerre, nous
avons déjà cité J.M. Keynes sur ce sujet. Un homme auréolé d’un tel
succès et prestige – connu dans les cercles restreints - aura pendant
des décennies les portes ouvertes dans les allées du pouvoir américain
et pour ses projets de construction européenne, il pourra compter sur
l’appui clairvoyant des administrations américaines successives.
Monnet sera longtemps plus connu de ce côté de l’océan qu’en France. A
l’autre bout du siècle de Monnet, en 1975, H. Kissinger lui écrit
résumant ses succès comme suit: «Je considère votre rôle central dans
la poursuite de l’unification européenne comme un exemple unique en
notre siècle d’intelligence politique et de lucidité. (…) Grâce à votre
courage et à votre capacité à susciter la confiance, vous avez contribué
à créer des institutions durables qui ont permis la réalisation des plus
nobles aspirations de notre civilisation. (…) vous m’avez impressionné
par votre capacité à influencer les hommes et les événements uniquement
par votre persuasion et votre sagesse, sans avoir recours aux moyens
traditionnels de ceux qui détiennent un mandat élu» (RE, 908).
L’estime dont jouira Monnet en France auprès d’un certain nombre de
personnes lui viendra surtout de son rôle dans la reconstruction
économique de la France, par l’entremise du Bureau du Plan qu’il érigera
à la demande de de Gaulle en 1945, et où il aura en mains les leviers de
la modernisation de l’économie française. E. Roussel pense qu’autour de
l’année 1950 – il précise en octobre 1950 avec le Plan Pleven sur la
Communauté de Défense européenne, dont Monnet et son équipe ont rédigé
le texte –, la France politique tourne autour de Jean Monnet : «[Avec l’approbation du Plan Pleven par l’Assemblée Nationale] l’Inspirateur
atteint les sommets du magistère qu’il détient de facto. Jamais son
poids sur les affaires françaises ne sera plus lourd» (RE, 588) .
Et pour compléter le tableau notons la réaction en République fédérale
allemande au cours de la même année 1950: «Le prestige dont jouit
Monnet en Allemagne de nos jours n’a d’ailleurs pas d’autre explication.
«Seul de tous les occidentaux, déclare Hans Von Der Groeben, il nous a
tendu la main, mis fin virtuellement à notre statut de vaincu. Comment
pourrions-nous l’oublier ? «Cette initiative [le Plan Schuman] a fait
de Jean Monnet l’un des plus grands hommes de ce siècle», souligne de
son côté le chancelier Helmut Schmidt» (RE, 526).
8. Impact sur les masses
Le type pur du leader charismatique est celui qui exerce un impact sur
la civilisation dans laquelle il œuvre. Kennedy, tout comme Kissinger,
pensait que c’était bien le cas de Monnet. Comme Monnet n’a pas eu
auprès du grand public la même renommée, seule l’analyse peut faire
venir en relief des traits rarement présents dans un seul homme et qui
le propulsent au coeur d’un changement aussi important que celui qu’a
provoqué Monnet. Seulement après sa mort, on commencera à mesurer le
poids de son ‘magistère’ et de son action concrète, et F. François
souligne en racontant l’épisode du dépôt du corps de Monnet au Panthéon
à Paris (1988), honneur plus que rare: «Le Centenaire de Jean Monnet
fut l’occasion d’exprimer une impatience autant qu’une reconnaissance.
Des places, des rues, des lycées rappellent maintenant en pleine lumière
à des milliers de passants le nom de celui avait si longtemps oeuvré
pour eux dans l’ombre» (VHJ-FF, 161).
Monnet s’en explique quelquefois, en disant qu’il préférait laisser aux
politiques le soin d’engranger le succès d’une proposition, et de se
réserver un travail à l’ombre où il se sent à l’aise: «Si la
concurrence était vive aux abords du pouvoir, elle était pratiquement
nulle dans le domaine où je voulais agir, celui de la préparation de
l’avenir qui, par définition, n’est pas éclairé par les feux de
l’actualité. Ne gênant pas les hommes politiques, je pouvais compter sur
leur appui» (MJ, 273).
Mais tout cela ne dit rien sur l’impact objectif sur la vie des masses
que les créations de Monnet auront, sans que le grand public s’en rende
compte. En ce sens, son travail pour que les Etats-Unis deviennent
l’arsenal de la guerre aura un impact sur la seconde guerre mondiale
dont peu de gens sont conscients, et qui a épargné un nombre
invraisemblable de vies probablement. Et si désormais, l’Union
Européenne exerce son influence sur la vie quotidienne de près de 500
millions d’européens, cela n’aurait pas été sans son apport décisif au
moment décisif!
9. Temps d’enthousiasmes et temps de résistances.
Les temps ‘charismatiques’ sont des temps d’enthousiasme. J. Monnet se
rappellera les mois de 1950, autour de la création du Plan Schuman,
comme les plus passionnants de sa vie. Weber rappelle de temps en temps
que les révolutions sont des temps d’enthousiasmes particuliers. Pour la
réussite du Plan Schuman, Monnet pourra profiter de l’appui enthousiaste
des masses, de l’opinion publique largement en faveur de l’Europe à
l’époque, et sur l’appui du monde de la presse avec qui il aura soin
d’entretenir des relations privilégiées. Du côté des appuis, il ne faut
nullement sous-estimer le très grand capital de confiance des
administrations successives aux Etats-Unis, un facteur dont Duchêne
souligne l’importance souvent décisive derrière les coulisses pour
influencer les acteurs européens en faveur des projets de Monnet,
projets qui correspondent pendant longtemps avec la politique officielle
de la Maison Blanche (DF, 402-403).
Mais il y a aussi l’autre côté de la médaille. Dans le domaine du
religieux, J. Séguy avait insisté sur la leçon wébérienne: «En général, le charisme est mal reçu des administrations et des autorités
en place, à cause du caractère protestataire de toute action et de toute
prédication de type prophétique » (SJ, 11). En politique, les choses se
présentent selon le jeu du débat et du conflit politique. Il est à noter
que non seulement J. Monnet aura de grands adversaires de ses idées sur
le transfert de souveraineté nationale à un niveau supranational en la
personne du général de Gaulle, les gaullistes et l’extrême droite et
l’extrême gauche française, mais aussi d’une partie importante de
l’opinion publique anglaise et de ses leaders.[26]
Que disent ses adversaires? Le président du Conseil E. Faure par
exemple, peu convaincu de l’idée européenne tout en estimant Monnet («on sous-estimait son élévation spirituelle et on surestimait ses
capacités pratiques»), le tiendra pour un idéologue monomaniaque (RE,
616): «Il fut dans une large mesure, un visionnaire et, par essence,
un évangéliste. Cet évangéliste est aussi un maximaliste».
Il faut noter encore que Monnet cherchera toute sa vie à agir le plus
possible en dehors d’une catégorie avec laquelle il aura pourtant
beaucoup de rapports, la catégorie des diplomates de métier, rompus par
tradition aux négociations en vue d’obtenir le plus d’avantages
possibles pour le propre pays. Il était convaincu qu’ils étaient
incapables de changer de méthode quand il faut
envisager les choses à partir de l’intérêt commun des nations. Roussel
insistera pour illustrer la chose sur quelques personnalités
diplomatiques contraires à l’Inspirateur (le terme vient de de Gaulle)
comme R. Massigli et rappellera les crises à Washington entre
l’ambassade française et le groupe de Monnet durant la seconde guerre
mondiale.
10. La légitimation institutionnelle, dépendance et indépendance
Monnet est un démocrate profondément
attaché aux institutions et aux règles. Il le démontrera dans bien de
circonstances. Il réfléchira au moins à deux reprises si répondre à
l’appel d’une carrière politique: après la seconde guerre mondiale et au
moment des élections présidentielles de 1965 en France. Mais il
renoncera, ne se sentant pas l’âme d’un politique, nous y avons déjà
fait allusion (MJ, 271-273). Ce qui le met au départ dans une situation
de dépendance des politiques. Situation qu’il saura pourtant utiliser à
son avantage.
Devant l’évidence que Monnet n’est pas un homme politique, il y a à
mettre le fait que rarement un homme dans le siècle à peine passée a
pesé davantage sur la politique et a su ‘inspirer’, faire bouger les
hommes politiques pour tenter d’apporter un changement majeur dans la
constellation politique internationale.
Dans notre cas, Monnet est ‘prophète’ d’une cause politique, même s’il
avouera pudiquement à quelque occasion que cette cause: était finalement
une cause morale. Entre le leader religieux et le démagogue politique,
Monnet incarnera un type de figure à traits charismatiques qui alliera
une vision morale à long terme avec une capacité quasiment politique de
faire bouger concrètement la situation et il trouvera toujours des
hommes politiques disponibles pour aller dans le sens de son action et
son projet : « J’avais mieux à faire que de chercher à exercer moi-même
le pouvoir : mon rôle n’était-il pas depuis longtemps déjà d’influencer
ceux qui le détiennent et de veiller à ce qu’ils s’en servissent au
moment utile?» (MJ, 272).[27]
Au bout du compte, Monnet accomplit donc une très grande partie de sa
carrière seulement légitimé par des nominations comme fonctionnaire de
la chose publique dans les diverses tâches qu’il accomplit. A l’ombre
donc. Mais il y déploiera des traits d’une indépendance qui étonne, et
qui rappelle l’indépendance de l’idéal-type du leader charismatique.
D’abord faut-il noter qu’il veillera toujours aux conditions de son
engagement, et à une certaine liberté d’agir. Tout fonctionnaire
subordonné qu’il est, c’est de son initiative et non des instructions de
son ministre que partent les initiatives qui jalonneront sa carrière
publique. F. François notera au moment du Plan Schuman que cette
indépendance n’est pas restée inobservée: «Beaucoup se souvinrent
alors que cet homme avait l’habitude d’élargir démesurément ses missions
– il en avait ainsi usé avec Viviani, Clemenceau, Churchill et d’autres
– et on en connaît qui se jurèrent de ne plus lui confier le moindre
mandat» (VHJ-FF, 104).
L’initiative du Plan Schuman, n’est due à personne d’autre, comme
l’écrit E. Roussel: «En mai [1950], il n’a demandé le feu vert à
personne pour lancer son projet», notera son ami, le sociologue,
spécialiste de Weber, R. Aron (RE, 570). Personne ne lui a demandé de
rédiger quelque chose. Schuman est à court d’idées et lui demandera s’il
en a, sans rien préciser. Monnet est prêt et met la dernière main à la
proposition qui a mûri en lui depuis des mois, voire des années. Schuman
acceptera sans rien discuter. Les deux se connaissent et s’estiment. Ce
n’est qu’une étape – bien que la plus glorieuse - d’une collaboration
confiante qui continuera tant que Schuman sera aux Affaires.
Un prophète, un visionnaire a quelque chose d’extraordinaire, il est
aussi en quelque sorte un marginal, il faut probablement considérer que
c’est le prix à payer pour une certaine indépendance d’esprit. Le mot
reviendra chez Roussel: « Toute sa vie, Jean Monnet aura été le
‘marginal’ évoqué par G. Suffert dans ses souvenirs. S’il a côtoyé les
puissants de la terre, il
n’a jamais accepté leurs préjugés ou leurs codes » (RE, 913). Duchêne
confirme: Monnet n’était pas un homme de l’establishment, il se tenait
loin des fastes du pouvoir (DF, 23).
11. Monnet, la routine et les institutions
Le thème de la routine, ou de la routinisation, cher à Weber, est
présent dans toutes les analyses consultées. Cela paraît assez
clairement comme un trait de Monnet que de vouloir quitter une tâche une
fois que la routine s’installe. Il n’est jamais mieux et créatif, que
dans des situations de début et de crise, où il faut changer les
données. Il faut en même temps souligner combien Monnet lutte contre
l’idée qu’il a été un homme seul, et estimera la valeur des institutions
au plus haut point.
Mais les temps de la routine ne sont pas faits pour lui, Roussel en est
fort convaincu: «Toujours il sera l’homme des commencements, très vite
ennuyé par la routine de la gestion» (RE, 400). Les indices sur ce
point sont nombreux et univoques. Un exemple est évoqué par Roussel en
1943, alors que Monnet a terminé de jouer son rôle politique dans
l’établissement de l’embryon de gouvernement français à Alger, assurant
l’unité entre les diverses France, prêtes à se diviser et
s’entre-déchirer auparavant. «Monnet ne reste jamais longtemps sans
rien faire, sans idée fixe surtout. Depuis qu’il a compris qu’il ne peut
plus jouer un rôle utile dans le conflit de Gaulle-Giraud, d’ailleurs en
voie de règlement au profit du chef de la France libre, il lui faut un
autre but» (RE, 379). Ce sera la réflexion sur l’avenir du Vieux
Continent et les idées principales de 1950 qui germeront déjà là.
Roussel note la chose encore une fois quand vient à terme son premier
mandat à la Haute Autorité de la CECA: «Monnet, on l’a constaté à
plusieurs reprises, n’est pas l’homme de la gestion quotidienne; par
ailleurs, le dynamisme dont il a fait preuve a inquiété souvent
plusieurs gouvernements, à commencer par celui de son pays (…)» (RE,
680).
Sur son rapport au monde de l’administration, s’il en joue avec
maestria, l’on note au temps du Bureau du plan qu’il dirige de 1945 à
1951: «L’Inspirateur qui ne sera jamais entouré de plus de trente
collaborateurs, aura toujours la mentalité d’un pionnier. Les grandes
administrations lui font peur, même s’il en voit la nécessité. La
qualité primera sur la quantité» (RE, 444). Et l’on notera à ce propos
: « Le commissariat au Plan, en fait, c’étaient des hommes, ce n’était
pas une organisation bien définie» (RE, 444). Cela rejoint bien
certains traits du jeu social que Weber voit fonctionner autour de
leaders charismatiques.
Un des thèmes majeurs lié à l’idéal-type de la figure charismatique est
son rapport au temps qui normalement succède aux moments de
l’effervescence créatrice, après la créativité en dehors de toute
routine, la traduction de l’hors-de-l’ordinaire en ordinaire, en
institutions, si jamais on y arrive. Inscrire dans le temps et l’espace
une vision, une mission, voilà ce qui sera la hantise de Monnet toujours
de nouveau. Il répétera inlassablement: trouver l’intérêt commun,
définir les règles et construire les institutions. «Rien n’est possible
sans les hommes, rien n’est durable sans les institutions» écrit-il à
propos du moment magique de l’entente entre Schuman et Adenauer en mai
1950, et il exprime sa hâte: «que des institutions vinssent consacrer
cet accord fondé sur une rencontre de bonnes volontés» (MJ, 360) .
Au fond, du point de vue aussi sociologique, ce qu’écrit l’analyste
américaine Miriam Camps jusqu’en 1953 active au département d’Etat,
devait au plus haut point inquiéter Monnet, même si cela confirme sa
stature exceptionnelle au début de l’aventure européenne: «Monnet
était … le moteur … le philosophe et le leader accepté par tous du
mouvement qui créait l’unité de l’Europe » (DF, 399). Tant que cela
était lié à sa personne, la chose restait extrêmement labile, comme
toute entreprise naissante. Dans un discours, le premier discours
politique de sa vie, écrit-il, [devant l’Assemblée parlementaire
inventée pour la CECA] il leur dit: «La vie des institutions est plus
longue que celle des hommes, et les institutions peuvent ainsi, si elles
sont bien construites, accumuler et transmettre la sagesse des
générations successives » (MJ, 449). Il répétera volontiers une citation
d’un philosophe suisse, Amiel: «L’expérience de chaque homme se
recommence. Seules les institutions deviennent plus sages: elles
accumulent l’expérience collective» (MJ, 460).
Monnet ne dédaigne donc pas le processus de l’institutionnalisation,
simplement il ne sentait pas fait pour passer sa vie dans les
institutions faites: «A nouveau [septembre 1943], je me trouvai devant
les problèmes de routine administrative qui succèdent normalement à la
phase créatrice et attestent de sa réussite. Ces problèmes, d’autres
peuvent mieux que moi les régler jour après jour, pour autant que la
source ne se tarisse pas» (MJ, 247-348). Monnet dans ses Mémoires, aura
constamment le souci de ne pas jouer au héros.
12. Un leader charismatique a-typique, ni religieux ni purement
politique?
Mais entre toutes les étapes de la longue vie de Jean Monnet, il y en a
une qui mérite qu’on en souligne la portée dans notre perspective. A 67
ans, il quitte la Haute Autorité de la CECA et commence un Comité
d’Action pour les Etats-Unis d’Europe. Un organisme qu’il voit comme une
autorité morale qui ne ferait pas concurrence au pouvoir politique, mais
qui puisse agir de l’extérieur sur eux pour les amener «à transférer de
plus en plus leurs compétences à des institutions communes» (MJ, 478).
Il s’entourera venant de chaque pays de grands noms des partis
politiques et des syndicats. Son problème était que ces deux acteurs
collectifs dans leurs propres pays avaient leur poids. «Mais qui les
réunirait en une seule force européenne?», se demande-t-il. La réponse
est éloquente, les réunir dans un Comité: «Je pensais avoir quelque
autorité à m’y essayer, tout en sachant combien l’autorité d’un seul
homme est précaire si elle s’exerce en son nom propre». (MJ, 478).
Et Monnet de se lancer dans une analyse qui met à l’ombre le poids de la
figure du chef au détriment de son parti. Il citera à l’appui Churchill
pour prouver que «le prestige qu’ils [les gens] respectent en vous est
celui du pouvoir organisé ou de la légitimité que vous incarnez». Tout
cela n’est pas faux mais détourne l’attention du facteur personnel que
nous cherchons à mettre au contraire en évidence. Le passage est donc
instructif, mais ne doit pas nous induire en erreur. Monnet à défaut de
pouvoir légitimer la construction européenne par le vote démocratique,
construit avec le Comité un parti européen avant la lettre, réunissant
des gens (politiques et syndicalistes qui représentent bel et bien des
élus réels, et donc une délégation de pouvoir de la base), et dans cette
construction morale il est le chef incontesté du part politique européen.[28] La légitimité, c’est le poids politique des gens qui siègent dans le
Comité, mais c’est aussi Monnet qui a été les chercher et qui sait
mettre ensemble un groupe qui n’a jamais rêvé de se retrouver ensemble,
et qui fonctionnera pourtant sans grands problèmes.
F. François résume la situation avec verve en écrivant: «Presque septuagénaire, il abdiquait un pouvoir réel, concret, prestigieux, pour
aller exercer presque seul la force immatérielle d’une idée» (VHJ-FF).
On est là tout près du type pur du leader charismatique, qui croit à son
idée et se construit un cercle de disciples. Et quels disciples : on y
trouve au départ e.a. G. Mollet, A. Fanfani, K. Kiesinger, T. Lefèvre,
M. Faure, A. Renard, A. Cool, U. La Malfa, plus tard Giscard d’Estaing,
H. Schmidt, etc. Presque tous des anciens ou futurs ministres ou même
premiers ministres et des syndicalistes très représentatifs.
Synthèse
Ni prophète religieux ni leader politique charismatique pur, Monnet
était « neither a civil servant nor a politician. He was in a category
of his own », dira de lui le diplomate Belge R. Rotschild (DF, 21). Une
façon de dire l’aspect unique propre à toute figure exceptionnelle.
Monnet rassemble en sa personne toute une série de traits typiques du
leader charismatique, bien plus que ce que sa notoriété relativement
faible auprès des masses aurait laissé supposer. On est donc dans le cas
de figure d’un exemple historique plus proche qu’éloigné du type idéal,
par beaucoup d’aspects du moins. Il en est éloigné par sa réputation
faible auprès des masses et le manque de mandat électif. Mais par bien
d’autres traits il est au contraire proche du type d’un leader
charismatique ‘politique’.
Monnet possède effectivement des dons exceptionnels, et le cercle de
personnes qui lui font confiance reconnaissent ces dons. Au fil du temps
il acquiert la conscience d’avoir une mission et se forge une vision
unitaire de la vie et du monde. Il suscite des dévouements pour la vie
et une reconnaissance auprès d’un certain nombre d’hommes politiques des
deux côtés de l’océan. Il profite pour faire rebondir ses idées des
crises qui se présentent, réussit à percer là où personne n’a vu
l’ouverture possible, sait mettre à profit les conjonctures positives et
résister dans les temps de l’adversité. Surtout, au-delà des temps de
l’effervescence enthousiaste il s’occupe à laisser des institutions
durables qui traduisent sa vision sur le ferment de changement dont a
besoin la vie des relations internationales, et réalise un impact
concret sur le monde qui l’a vu déployer ses efforts.
A plusieurs moments-clé, si Jean Monnet n’avait pas agi lui-même de sa
propre initiative, l’Europe ne serait pas née ou ne serait pas née comme
elle est née et probablement beaucoup plus tard. Comme aussi sans son
intuition et sa détermination, le chaos relatif de l’administration
américaine sous Roosevelt avant 1942 quant au problème de l’impulsion à
donner à l’économie nationale pour la transformer en économie de guerre,
aurait mis gravement en retard la victoire des Alliés, les témoignages
en ce sens en conviennent tous apparemment. Et l’on pourrait continuer
avec quelques autres exemples, la conclusion en sera invariablement :
sans Jean Monnet, notre monde ne serait pas pareil en ce moment-ci.
F. Duchêne dira lapidairement : « Monnet a peut-être été un piètre
acteur dans le théâtre politique. Mais jugé sur ses œuvres, il a été un
des
rares qui ont changé le monde moderne »
(DF, 404). En analysant avec l’aide de l’idéaltype sociologique wébérien
une série de traits typiques de la figure du leader charismatique et en
les confrontant avec ce que l’on sait de la vie de Jean Monnet, le
dossier de l’importance de la contribution d’un acteur individuel
acquiert ici une
épaisseur certaine qui fait mieux saisir comment le système des
relations internationales a pu générer dans le cas de l’Europe unie un
sujet social qui sort
autant de la routine de l’histoire.
Bibliographie:
Cavalli L., Il capo carismatico. Per una sociologia weberiana della
leadership, Bologna, Mulino, 1981 (en abrégé CL)
Duchêne F ; Jean Monnet. The first statesman of interdependence, New
York –London, W.W.Norton &Comp.,1994 (en abrégé: DF)
Monnet J., Mémoires, Paris, Fayard, 1976 (en abrégé MJ)
Roussel E., Jean Monnet 1888-1979, Paris, Fayard, 1996 (en abrégé RE)
Séguy J., Charisme, sacerdoce, fondation : autour de L.G. de Montfort,
in Social Compass, 1982, 1, pp.5-24 (en abrégé SJ)
Van Helmont J. - Fontaine F., Jean Monnet, Lausanne, Fondation J. Monnet
pour l’Europe-Centre de Recherches européennes, 1996 (en abrégé VHJ-FF)
Weber M., Economie et société, Paris, Plon, 1995 (1971), deux tomes
(livre de poche, en abrégé WM1 et WM2)
Weber M., Le savant et le politique, Paris, Plon (10/18), 1987 (1959)
(en abrégé WM3)
NOTE
[1] Voir la bibliographie à la
fin de l’essai.
[2] Est-ce que notre
bibliographie est trop sélective, trop orientée sur une attitude
pro-Monnet, ce qui rendrait difficile une approche scientifique
objective ? Sauf Les Mémoires les autres travaux montrent les fruits
d’une démarche qui a construit une distance de type proche de celle
pratiquée dans le monde académique. Certes les trois textes émanent
de figures proches de l’homme d’Etat européen. Mais ils apparaissent
20 ans après son retrait de la vie publique, et ont pu emmagasiner
et analyser les écrits moins favorables à Monnet, mesurer mieux
l’impact de ses réussites et évaluer ses échecs. Leurs travaux,
surtout Roussel et Duchêne, reposent sur une bibliographie
impressionnante et ont intégré les discussions sur les points
névralgiques de la carrière de Monnet. Le volumineux matériau ainsi
rassemblé se prêtait sans problème à une relecture à travers le
prisme du questionnement sociologique, relecture qui bénéficie de la
solidité du matériau ainsi mis à disposition. Il est à penser que
désormais, l’interprétation historique du parcours de Monnet a
trouvé ses marques, et que l’on ne doit pas craindre rapidement un
renversement des interprétations sur les moments-clés.
[3] Il faut noter que son
rôle de secrétaire-général-adjoint à la société des Nations, était
un rôle de haut fonctionnaire de grand poids, et surtout que,
pendant les mois qu’il passa à Alger (1943) à aider à mettre en
route ce qui deviendra le gouvernement français, il assume de fait
un rôle de ministre sans en porter le titre.
[4] M. Weber définit le
fonctionnaire comme celui qui « doit administrer, avant tout de
façon non partisane. (…) L’honneur du fonctionnaire consiste dans
son habileté à exécuter consciencieusement un ordre sous la
responsabilité de l’autorité supérieure, même si – au mépris de son
propre avis – elle s’obstine à suivre une fausse voie. (…) L’honneur
du chef politique par contre, celui de l’homme d’Etat dirigeant,
consiste justement dans la responsabilité personnelle exclusive pour
tout ce qu’il fait (…) » (WM3, 128-129).
[5] Duchêne le formule
synthétiquement comme suit : « Jean Monnet was never voted in by a
constituency ; he was never part of an elected government : he never
held the reins of power, as commonly understood in a democracy »
‘DF, 21).
[6] Duchêne estime que la
Communauté européenne « has already produced a political revolution.
(…° Politically the old nationalist norms have been modified by a
civilian frame of rules which has gradually become habitual. For all
their limitations, these laws mark the end of foreign policy and the
advent of civil politics over much of a continent. One could hardly
imagine a more radical change in international relations than to
turn them, even partially, into domestic ones” (DF, 406).
[7] L’ambassadeur
américain auprès de la haute Autorité de la CECA, D. Bruce est
devenu un ami. Il qualifie le don que possède Monnet comme suit, et
l’on y trouve à peu près les ingrédients que d’autres reconnaîtront
au personnage : « Sa prodigieuse mémoire, sa capacité d’expression
claire, son réalisme et un don pour dégager l’essentiel dans les
problèmes compliqués est absolument remarquable. Je n’ai jamais
rencontré quelqu’un qui, en tant que planificateur et philosophe
politique, ait un aussi fertile esprit inventif. Si l’Europe se fait
un jour, elle lui devra beaucoup » (RE, 636).
[8] « His few platform
appearances were models of histrionic incompetence. His voice failed
to carry. His delivery stumbled. He had no instinct for projecting
an aura in public » (DF, 21).
[9] « He was always
committed to the job in hand and was by the standards of politics
utterly selfless » (DF, 23).
[10] « Notre méthode
n’était-elle pas, quel que fût le problème à résoudre, de faire se
rencontrer des hommes pour qu’ils parlent de la même chose et qu’ils
dégagent leur intérêt commun ? » (AVH-FF,96).
[11] F. François écrit
sur ce point précis, et notons en particulier le terme de
‘révélation’ : « [a propos de son initiative de 1914 qui signifiait
la première mise en commun des ressources internationales] Il dira
plus tard qu’il n’en avait ni le projet ni l’ambition. Ce ne sera
pas fausse modestie. Mais l’intention des grandes choses qu’il avait
commencées empiriquement lui vint lorsqu’il s’aperçut qu’il avait
découvert sans le savoir une forme d’engrenage sans fin. Que tout
fût lié à ce point et que la méthode fonctionnât si bien aura été sa
première et sa seule révélation. Il en tirera des conséquences
inépuisables, mais il n’en verra la portée immense que plus tard » (VHJ-FF,
84).
[12] Proposition acceptée par
Churchill et de Gaulle, présent à Londres ces jours-là, mais rejetée
le 16 juin par le gouvernement français. Voir ER, 230-242, et MJ,
13-36 et 166-168.
[13] L’épisode (juin
1940) semble, du moins, selon Monnet lui-même décisif, il comprend
que la coopération internationale, conditionnée par la souveraineté
nationale, n’est plus apte à résoudre les problèmes internationaux,
« c’est une méthode qui favorise la discussion, mais elle ne
débouche pas sur la décision », écrit-il en synthèse (MJ, 35). Mais
il ajoute que tout cela n’était sur le moment nullement prémédité :
« C’est sans romantisme que j’envisageais la fusion de deux pays et
la citoyenneté commune de leurs habitants appelés à se dresser
contre le même péril. J’étais également sans doctrine et ne
rattachais ce geste à aucun projet fédéraliste. Bien qu’il y eût
l’ébauche d’une construction institutionnelle durable, je ne pensais
pas, je n’avais pas le temps de penser en ces termes abstraits.
Seule la nécessité de résoudre une situation grave de fait
m’inspirait » (MJ, 34)
[14]
F. Fontaine écrit ainsi : « Jean Monnet avait en plus et en propre
une vision morale élevée qui se rencontre très rarement chez les
hommes de l’ombre dont les capacités sont plus souvent employées à
défaire qu’à faire, à diviser qu’à réunir » (VHJ-FF, 64). J. Van
Helmont notera de son côté : « Aux éléments divers de son action, il
intégrait constamment un but moral quoiqu’il ne manifestât pas de
préoccupations religieuses. Les deux guerres et la crise des années
trente n’avaient pas ébranlé sa confiance dans la raison humaine,
dans sa capacité à trouve rle bien, à reconnaître le mal et, malgré
celui-ci, à accomplir des progrès en faisant œuvre de solidarité » (VHJ-FF,
56). Et son biographe, Eric Roussel reprendra de temps en temps sa
conviction sur ce point, ainsi à propos de son action dans la CECA :
« Mais l’essentiel sans doute est ailleurs. Toujours la demande de
Jean Monnet aura été d’ordre moral, au sens le plus élevé, et ce
n’est peut-être pas un hasard si sa réussite la plus incontestable à
la tête de la CECA aura été l’émergence d’un état d’esprit commun,
réellement axé sur l’intérêt général » (RE, 646). Dans une lettre du
3 septembre 1950 à R. Pleven, futur président du Conseil français et
son ami, l’on trouve ce passage,: « Ils continuent à penser en
termes matériels. Ce dont ils ont besoin [les Américains], et nous
avec eux, c’est d’une politique positive, c’est-à-dire spirituelle
et morale » (RE,576).
[15]
Dans ses mémoires, dès le premier chapitre, Monnet évoque la
tentative d’unir la Grande-Bretagne et la France dans les jours
tragiques de juin 1940 et traduit sa conviction dans le titre d’un
paragraphe : ‘Les Limites de la coopération’. La conviction intime
de Monnet est déjà depuis des décennies fixée : la coopération
classique ne réussit pas : « Seules des mesures liant plus
étroitement l’effort des deux peuples et confondant leurs destins
pouvaient répondre à la situation du moment et préparer les voies de
l’avenir » (MJ, 16).
[16] «For sixty years,
he was one of the most fertile sources of administrative and
political schemes in this century”, écrit Duchêne (DF, 21).
[17] Roussel analyse la
chose et note : « Pendant tout l’entre-deux-guerres, on l’a constaté,
il n’a pris aucune part active aux premières tentatives
d’unification européenne. (…) La Société des Nations, on le sait,
l’avait déçu en raison de son inaptitude à agir concrètement. Il
savait simplement qu’au XX° siècle l’interdépendance des nations est
une donnée fondamentale. Et que le nationalisme est à la base des
conflits » (RE, 377-378).
[18] « En 1914, alors
que la bataille de la Marne n’est pas encore gagnée, il expliquait
au président du Conseil le moyen de coordonner l’effort de guerre
avec la Grande-Bretagne ; dès 1917, il réfléchissait sur le monde
qui allait naître de la victoire des démocraties ; en 1938, il
préparait le conflit inévitable avec le Reich en essayant de
renforcer le potentiel aéronautique français ; en 1941, il
contribuait de façon décisive à la mise au point du Victory Program.
Dans son époque – et pour s’en tenir à la France – seul de Gaulle
aura eu la même faculté de préfigurer l’avenir » (RE, 391-392).
[19] En pleine crise de
l’initiative de la Communauté européenne de défense, le 12 mai 1954,
J. Monnet tira l’attention sur le fait que, « si, d’une façon
générale, nous avons peur du changement, c’est pourtant de lui que
peut nous venir le salut. Mais nous n’en voyons la nécessité que
dans la crise » (voir VHJ-FF, 17).
[20] La formule est
abrupte mais exacte : « Yet Leninism has collapsed and the Union has
so far withstood crises and remains” (DF, 20).
[21]
« Confiance … le mot revient comme un leitmotiv sur les lèvres de
tous ceux qui évoquent l’Inspirateur. De fait la force de Jean
Monnet, le secret de son impact un peu partout c’est la confiance
qu’il inspire, les attachements qu’il suscite. « Le pouvoir
extraordinaire de Jean Monnet, précisait Jean Laloy, venait de son
absolu désintéressement. On savait qu’il ne demandait jamais rien
pour soi-même et comme il était humainement très sympathique on
l’écoutait volontiers » (RE, 699).
[22]« On lui était
dévoué corps et âme, témoigne Eric Westphal, un ami de sa fille
Anna, devenu son secrétaire particulier en 1953. Contrairement à ce
que l’on croit, il était très chaleureux dans l’amitié, mais
terriblement exigeant. Il se moquait de notre emploi du temps » (RE,
630). Critique, le comte de Paris écrit néanmoins : « Ce qui
frappait c’était sa candeur et sa pureté. Il était très convaincant
mais je ne cédais pas. Son argumentation était très subtile. Il
abusait de son charme. Je l’ai trouvé extraordinairement obstiné . »
(RE, 648).
[23]
«Bernard Clappier, a future governor of the Bank of France,
and John McCloy, America’s postwar proconsul in Germany, both
thought Monnet a hard taskmaster, yet noted that his subordinates
‘adored him’. He gave them the heady feeling they were at the centre
of affairs and making history. One has explained that he allowed
people a great deal of scope; another that unlike many, he never
resented a subordinate’s success. He opened up horizons, whether for
his staff or, by his policies, for his fellow Europeans» (DF, 23).
[24]
Il énumère avec précision : vente de cognac, pool des flottes
marchandes pendant la Première Guerre, Société des Nations, emprunts
internationaux, Wall Street, financement de chemins de fer en Chine,
ensuite, passé le milieu de sa vie, commandes de moteurs d’avion,
programme d’armement des Etats-Unis, programme de ravitaillement
civil de la France libérée, plan français de modernisation, mise en
commun de la production franco-allemande de charbon et d’acier,
armée européenne, Euratom, Comité d’Action pour les Etats-Unis
d’Europe (VHJ-FF, 51-52.)
[25]
« Jean Monnet, écrit Pietro Quaroni au comte
Sforza, ministre des Affaires étrangères d’Italie, est un étrange
phénomène de la IV° République : il n’est ni ministre ni député, et
pourtant il a une influence politique
considérable : c’est l’homme le plus influent de la France
d’aujourd’hui » (RE, 588).
[26] Un article dans
l’Express du 3 janvier 1966, intitulé M. Europe, écrit : « Lorsque
M. Couve de Murville se rend à Bruxelles ou à Luxembourg, (…), il
sent qu’il pénètre dans une autre monde : celui de Jean Monnet. Dans
ces deux villes il a tout fait : mis debout les traités, bâti les
immeubles, nommé et installé les hommes. Ce nouveau monde est le
début de la matérialisation d’un rêve. Et depuis des mois, des
années, de Gaulle se heurte à ce rêve. » (RE, 808).
[27]
J.
Monnet trouvera de grands adversaires pour ses causes dans ce
milieu, mais il y conservera aussi de très importants appuis.
D’ailleurs, un De Gaulle en qui il aura un adversaire de très grande
taille pour la construction d’une Europe supranationale est celui-là
même qui lui confie en 1945 la modernisation de l’économie
française. Monnet donc trouvera selon les conjonctures des alliés
qui se muent en adversaires, mais l’homme sera toujours entouré de
respect, ses hauts faits au service de la paix dans les deux guerres
et son succès au Bureau du Plan étant des faits incontestables pour
le monde politique de tout bord.
[28]
Duchêne estime qu’il y avait trois centres de pouvoir à l’époque (années
60-70) : « In many ways, he became the natural leader of a shadow party
of internationalists on both sides of the Atlantic. Hallstein and the
Common Market Commission in Brussels were one centre. Monnet and a core
of leaders on the Action Committee were another. A third and very
important one was in Washington, in the State Department and the White
House” (FD, 402-403).
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