Rivista di etica e scienze sociali / Journal of Ethics & Social Sciences


Thomas Michelet, OP, Les papes et l’écologie, de Gaudium et spes à Laudato si’ (1965-2015), préface du Cardinal Peter K.A. Turkson, Perpignan, Artège, 2016, 596 p.

Il y a un avant et un après… La Lettre Encyclique Laudato si' du pape François sur la sauvegarde de la 
maison commune du 24 mai 2015 aura indéniablement marqué un tournant, tant pour la doctrine sociale de l’Église que pour la question écologique elle-même. Pour la première fois, un pape consacrait toute une encyclique à ce sujet, engageant le milliard de catholiques sur la voie de la conversion écologique, ce qui pourrait constituer un pas décisif pour la sauvegarde de la planète, si seulement tous s’y mettaient.
Ce faisant, c’est aussi la Doctrine sociale de l’Église qui en est radicalement transformée, plusieurs de ses concepts traditionnels comme celui de bien commun étant « recyclés » d’une manière plutôt inattendue. Pour autant, d’après le pape, il s’agit bien d’une encyclique sociale et non d’une « encyclique verte »1. De ce point de vue, elle s’inscrit dans l’héritage plus que centenaire des encycliques sociales, qui elles-mêmes s’enracinent dans l’Écriture et dans la Tradition chrétienne de la charité vécue et transmise en parole et en acte. S’il y a une révolution, c’est donc avant tout celle de l’Évangile ; même s’il faut reconnaître que la problématique environnementale est relativement nouvelle.
Enfin, par ses multiples références au magistère précédent, Laudato si’ aura eu pour effet de faire découvrir l’existence d’un « magistère écologique » jusque là passé inaperçu ou presque, mais qui s’exprime régulièrement depuis une cinquantaine d’années. En somme, tout en imprimant un vrai changement, Laudato si’ poursuit une ligne doctrinale déjà ancienne ; tel le scribe de l’Évangile tirant de son trésor du neuf et de l’ancien2.

Une encyclique sociale de « troisième génération »

Nous n’allons pas résumer ici toute l’encyclique Laudato si’, mais seulement en indiquer quelques traits majeurs du point de vue de la Doctrine sociale de l’Église.
Certains l’ont comparée avec raison à l’encyclique Rerum novarum (1891) de Léon XIII, dont on a fait rétrospectivement le point de départ du corpus des encycliques sociales, au point de programmer les suivantes à des dates anniversaires : Quadragesimo Anno (1931), Radio-Message du 50e anniversaire (1941), Mater et magistra (1961), Octogesima adveniens (1971), Laborem exercens (1981), Centesimus annus (1991). Ce n’était pas la première fois que l’Église se prononçait en matière sociale, loin s’en faut. Mais les temps étaient nouveaux ; Rerum novarum entreprenait alors de prendre à bras-le-corps la question ouvrière posée par la Révolution industrielle en réglant les relations entre capital et travail, en appelant à la justice sociale et en déclarant légitimes les syndicats, devenus illégaux depuis la Révolution française qui avait supprimé toutes les corporations.
On peut cependant voir naître une seconde génération d’encycliques sociales à partir de Populorum progressio (1967), qui sortait d’ailleurs du cycle en cours des encycliques sociales anniversaires3, et qui en inaugurait un nouveau puisqu’elle sera célébrée à son tour par Sollicitudo Rei Socialis (1987). Avec la décolonisation et l’émergence de nouveaux États, la justice sociale changeait d’échelle en s’appliquant désormais à l’ensemble de la planète. Ce n’était plus le rapport patrons / ouvriers, mais le rapport Nord / Sud. D’où la nécessité d’institutions internationales pour régler les problèmes de justice à la même hauteur, ce que Jean XXIII avait déjà affirmé clairement dans Pacem in terris (1963). C’était en même temps la question nouvelle du développement, que Paul VI avait christianisé à sa manière dans Populorum progressio en parlant de « développement intégral » : l’homme, tout l’homme, tout homme et tous les hommes ; reprenant explicitement le titre de l’ouvrage de son ami Jacques Maritain, Humanisme intégral4.
Avec Laudato si’, il semble que nous entrions dans une troisième génération d’encycliques sociales, d’où la comparaison avec Rerum novarum. Ou peut-être s’agit-il du début d’un nouveau bloc d’enseignement, devant assumer les conséquences écologiques de la révolution industrielle. Le monde n’étant plus qu’un village global, la justice sociale intègre une nouvelle dimension, celle du temps. On parle alors de justice intergénérationnelle, de droits des générations futures. Le développement change lui aussi de nature en s’universalisant davantage encore, car il ne concerne plus seulement l’homme en ses divers besoins mais il doit s’associer désormais la planète en tant que telle. Suivant la même ligne intégraliste, on passe tout naturellement du développement intégral à l’écologie intégrale ; le développement devant être à la fois global et soutenable sur le long terme, ce qui peut conduire à une certaine décroissance, sans céder pour autant aux logiques malthusianistes. Le Bien commun gagne aussi en extension, puisqu’il comprend désormais le climat (LS 23) et qu’il intègre lui aussi la dimension du temps : bien commun présent et futur (LS 135, 159, 178, 184). La question écologique oblige l’homme à dépasser les intérêts particuliers ou régionaux et redécouvrir à nouveaux frais la notion de bien commun d’une manière vraiment universaliste et d’autant plus réaliste, Dieu étant le bien commun de l’Univers. C’est la belle image de la « maison commune ».

Un « magistère écologique »

On pourrait multiplier à l’envi les citations de Laudato si’ montrant que nous entrons bon gré mal gré dans une nouvelle ère ; d’où la nécessité de changer de « paradigme », de sortir du paradigme de la modernité – sans adopter nécessairement celui de la postmodernité qui n’en est que la déconstruction à l’aide des mêmes instruments.
Il importe en même temps de montrer combien Laudato si’ s’inscrit dans une tradition. Le premier pape à parler d’écologie paraît être Paul VI, dans un discours de 1970 à la FAO à Rome. Ce texte n’est pas isolé, de nombreux autres vont dans le même sens. Paul VI mériterait d’être redécouvert sous ce nouveau jour. On savait davantage que Benoît XVI était un « pape vert », mais on l’avait dit d’abord de Jean-Paul II, qui dès 1979 avait déclaré S. François patron céleste des écologistes. La même année, il évoquait discrètement la question écologique dans sa première encyclique Redemptor hominis (1979)5, et de nouveau dans l’encyclique Laborem exercens sur le travail (1981), bien avant Sollicitudo rei socialis (1987) et Centesimus annus (1991) qui s’étendent davantage sur le sujet. Années après années, par bien des messages et des discours, les papes ont élaboré une doctrine, dont Laudato si’ n’est que le point d’aboutissement.
La place nous manque pour en faire ici la démonstration. Nous avons rassemblé à cette intention un dossier d’une cinquantaine de textes pontificaux sur cinquante ans, en remontant jusqu’à la constitution Gaudium et spes du concile Vatican II qui contient déjà en germe les grands principes mis en œuvre par la suite, en ajoutant une liste non exhaustive de quelques deux cent autres textes des papes ou des différents dicastères6. Il nous reste à espérer que cet instrument de travail contribuera à faire connaître ce corpus et en facilitera l’étude.


1 François, Intervention à la Rencontre “Esclavage moderne et changement climatique : l’engagement des villes” (21 juillet 2015) : « Prendre soin de l’environnement signifie avoir une attitude d’écologie humaine. C’est-à-dire que nous ne pouvons pas dire que la personne se trouve ici et que la création, l’environnement, se trouvent là. L’écologie est totale, elle est humaine. Et c’est ce que j’ai voulu exprimer dans l’Encyclique Laudato si’ : que l’on ne peut séparer l’homme du reste ; il existe une relation qui influence de manière réciproque, que ce soit celle de l’environnement sur la personne ou celle de la personne selon la manière dont elle traite l’environnement ; et également de l’effet rebond pour l’homme lorsque l’environnement est maltraité. C’est pourquoi à une question que l’on m’a posée, j’ai répondu : « Non, ce n’est pas une Encyclique “verte”, c’est une Encyclique sociale ».
2 Mt 13, 52.
3 Nous sommes pourtant trente ans après Mit brennender Sorge et Divini Redemptoris (1937), condamnant respectivement le nazisme et le communisme athée, mais Populorum progressio n’en fait aucune mention. 
4 Paul VI, Lettre Encyclique Populorum progressio (1967), titre de la 1ere partie : « Pour un développement intégral de l’homme » ; n. 14. « Le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique. Pour être authentique, il doit être intégral, c’est-à-dire promouvoir tout homme et tout l’homme » ; n. 42. « C’est un humanisme plénier qu’il faut promouvoir [note 44 : cf. par exemple J. Maritain, L’humanisme intégral, Paris, Aubier, 1936]. Qu’est-ce à dire, sinon le développement intégral de tout l’homme et de tous les hommes ? ».
5 Jean-Paul II, Lettre encyclique Redemptor hominis (1979) : « Le progrès immense, jusqu’ici inconnu, qui s’est manifesté particulièrement au cours de notre siècle, dans le domaine de la mainmise de l’homme sur le monde, ne révèle-t-il pas lui-même, et à un degré jamais connu, cette soumission multiforme « à la caducité » ? Il suffit de rappeler ici quelques faits, tels que la menace de la pollution de l’environnement naturel dans les lieux d’industrialisation rapide, ou les conflits armés qui éclatent et se répètent continuellement, ou encore la perspective de l’autodestruction par l’usage des armes atomiques à l’hydrogène, aux neutrons et d’autres semblables, le manque de respect pour les enfants dans le sein de leur mère. Le monde de l’époque nouvelle, le monde des vols cosmiques, le monde des conquêtes scientifiques et techniques jamais atteintes jusqu’ici n’est-il pas en même temps le monde qui « gémit dans les douleurs de l’enfantement » (Rm 8,22) (…) ? »
6 Thomas Michelet, OP, Les papes et l’écologie, de Gaudium et spes à Laudato si’ (1965-2015), préface du Cardinal Peter K.A. Turkson, Perpignan, Artège, 2016, 596 p.

 

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